PANNE DE CŒUR.
Tous les étudiants en médecine ont un jour ou l’autre été « aide opératoire » en compagnie d’un chirurgien et de son équipe. Ce jour-là, il s’agissait de faire une intervention à cœur ouvert avec une circulation extracorporelle. Il s’agissait d’isoler le cœur par rapport au sang qui y arrive et au sang qui en repart. Le professeur effecteur était le plus réputé de la région toulousaine et au-delà, dans cette discipline encore balbutiante, au début des années 1970.
C’était en tout cas la première fois pour moi. Tout se déroulait normalement, les diverses artères avaient été sectionnées et aboutées à des tuyaux en plastique qui conduisaient le sang vers une machine susceptible de le ré-oxygéner et le renvoyer ensuite dans la circulation générale en court-circuitant le cœur. Le cœur, lui, avait été quasiment arrêté afin d’y travailler dessus sans être gêné par les contractions.
Tout à coup, les lumières de la salle, le scialytique s’éteignirent et le silence s’abattit sur les lieux. Deux secondes d’une éternité s’étaient écoulées quand on entendit un cri profond : « Electricité, nom du Dieu ! »
Ah ! La destinée, que voulez-vous faire contre la destinée ? L’électricité ne revint pas.
Pour la première fois à Purpan, pour la première fois en France et la dernière on espère, les DEUX, je dis bien, les deux systèmes autonomes de secours avaient manifestement refusé de démarrer lors de la panne EDF. Pratiquement impossible ! J’étais resté pétrifié avec mon écarteur à la main. Le chirurgien, fou de rage, lança le scalpel contre le mur de la salle d’opération et quitta la pièce comme possédé par le démon. Les infirmières ‘’statufiées’’ aussi se regardèrent, désemparées, s’interrogeant du regard sur ce qu’il fallait faire maintenant. Je repris peu à peu mes esprits, sortis de la salle en chancelant effrayé par mon stage débutant en chirurgie cardiovasculaire.
Je pense très souvent à ce drame qui a marqué mon entrée dans le monde de la chirurgie. Son évocation mentale au moment de donner des conseils aux patients qui nécessitent le recours au bistouri vient polluer ma sérénité intellectuelle. Il me faut sans cesse contraindre mon cerveau à passer outre, le forcer à tenir compte des statistiques, somme toute, optimistes quant au danger d’une intervention. Je n’ose imaginer l’attitude du chirurgien venant annoncer le décès du patient à sa famille, pour une cause aussi effarante et leur expliquer l’impossible. Ont-ils pu le croire, sans arrière-pensée? Comment ont-ils réagi ? Pouvons-nous seulement le concevoir ?

Laisser un commentaire