Le renard.
C’est un homme jeune, paysan rude et travailleur qui se présente la mine déconfite. C’est d’ailleurs ainsi que finissent tous les canards qu’il élève en nombre dans sa ferme. Il est producteur de confits et foies gras de canard. Mais qu’elle est la cause de son lamentable état physique et psychique ? Mange-t-il trop ? Je ne pense pas, son bilan biologique est toujours normal et sa ligne filiforme musclée n’a pas bougé. Boit-il trop ? Je ne le pense pas non plus, l’interrogatoire, banal, ne le laisse pas présager. Travaille-t-il trop ? Il m’affirme que non. Ne dort-il pas assez ? Oui, voilà la cause. Mais pour quelle raison ? Il est harcelé par un renard. Il est menacé dans son intégrité, toutes les nuits, par un renard goguenard.
Pour élever ses canards et perpétuer son commerce, il a fabriqué un enclos de ses mains, devant sa maison, hermétique à tout intrus, bien à portée du regard depuis les fenêtres de sa maison. Un véritable fort de Vauban pour canards gras. Il juge qu’il est imprenable, croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer. Hélas, il a rencontré le diable. Tous les soirs, il manque à l’appel du paradis des palmipèdes, trois ou quatre beaux spécimens. Le danger viendrait-il du ciel comme ce prisonnier prenant le large par hélicoptère que décrit le journal du matin. Une buse, un faucon, un aigle, un ptérodactyle retardataire…Il a eu beau scruter le ciel, pas de P.L.A dans les airs. (P.L.A plus légers que l’air). Il a fallu se rendre à l’évidence, les fortifications sont poreuses. Le danger vient d’en bas donc des fondations mêmes de l’enclos. C’est ainsi que notre chercheur passe plusieurs nuits à la fenêtre de sa chambre à épier l’éventuel prédateur. Les faits répréhensibles ne se font pas attendre. Il a pu admirer tout son soûl le fin stratagème du canidé à queue velue qui, une fois dans l’enclos, terrorise ses futures victimes en tournant autour d’elles pour les regrouper et choisir dans le lot la plus appétissante pour un goupil. La preuve est faite et un « périmètrage » soigneux a permis de mettre la main sur une maille qui avait sauté. Un point à l’endroit, un point à l’envers et l’ouvrage est réparé. Le lendemain cependant, le paradis continue à se dégarnir. Le paysan intensifie sa surveillance. Une rangée de spots à rendre envieux un bon nombre de politiciens mal-aimés, sont installés pour prendre en flagrant délit de show carnassier, la vedette de ses nuits blanches. Pas vu, pas pris. Et trois de moins. On re-périmètre le paradis des anatidés, virant plutôt à présent sur l’enfer, pour savoir où passent les âmes trépassées. Un tunnel est découvert sous le grillage du corral. Qu’à cela ne tienne, on bétonne dur la circonférence tout en amplifiant encore la vigilance. Le Père paysan éternel décide non seulement d’arrêter l’hécatombe dans son domaine, mais aussi de donner une leçon magistrale au voleur récidiviste. Il prépare les arènes du jugement dernier. A la lumière des myriades de projecteurs, il passera la nuit sur sa chaise placée à un poste avancé, avec deux cartouches dans le fusil. Il ne manque plus que la musique d’Enio Morricone. La nuit a été longue mais le scélérat ne se présente pas. Le Joss Randall lomagnol rengaine son fusil mais ne peut plus se rendormir et arrive épuisé au cabinet.
« Il m’a dévoré plus de cent volatiles, me dit-il, c’est incroyable comme cet animal est malléable, mobile, futé et toujours affamé. Je l’ai vu se déformer comme un boudin, se tordre comme une vrille pour parvenir à ses fins. » Il est insaisissable et court encore.

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