Être stagiaire au SAMU apporte tous les jours son lot de stress, d’étrangeté, de côtoiement de la misère, de la folie ou de la violence.
Ce soir, nous nous rendons au Mirail, lieu noir par excellence, non seulement la nuit, mais la nuit, c’est pire. La police est sur les lieux. Il s’agit d’un HLM crasseux aux escaliers puant la vomissure. Malheureusement, la lumière est blafarde et l’escalier carrément obscur. Le délabrement du bâtiment se sent plus qu’il ne se voit, hélas.
« Docteur, vous êtes là ! Me dit le policier de service. Au troisième étage, il y a un individu agressif. Il faudrait le calmer; au médecin, il ne dira rien. Vous n’avez qu’à monter le premier. »
Inconscience de la jeunesse, ou inconséquence du policier…..
Je monte avec la caisse à outils, entendez par là, la trousse à médicaments d’urgence. (Effectivement, c’est bien l’instrument du mécanicien que nous utilisions en déplacement.) Je suis suivi de près par l’ambulancière pour me donner du courage et puis, une femme ça adoucit les angles. Que nenni, arrivés dans une pièce censée être une chambre, un homme bien basané, armé d’un rasoir de barbier me présente la lame parfaitement aiguisée sous le menton, plutôt correctement orientée du coté tranchant. C’est une expérience unique, surtout dans cette ambiance hitchcockienne. Là aussi la lumière quasi moribonde m’empêche de distinguer dans la pénombre si nous sommes seuls ou pas, puis m’arrive une voix réconfortante de femme probablement tapie derrière la porte qui me permet d’oser m’essayer à un « Docteur PIOVEZAN, du SAMU. Je viens voir si je peux vous aider. » Je me demande à cet instant si ce n’est pas plutôt moi qui ai besoin d’aide.
J’ai subi ce jour-là le plus gros lavage de cerveau de ma vie qui aurait pu faire pâlir le KGB. Je ne me souviens plus comment les choses ont évolué par la suite. Ce dont je suis sûr aujourd’hui : en raclant avec le dos de la main le dessous de mon menton je ne retrouve pas le stigmate cicatriciel d’une éventuelle balafre qui aurait précédé mon amnésie subite. Qui m’a sorti de cette sale affaire ? Ai-je déclamé le sésame providentiel à l’origine de ma libération ? J’ai un trou noir.

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