Bien aiguillée, 19

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Elle n’avait pas vingt ans, dans les quarante peut-être, mais plus près de la cinquantaine sûrement. Il faut être évasif sur l’âge des femmes ! Elle était ronde oui, mais appétissante comme une belle pèche rose et rouge à la peau veloutée et soyeuse, pas une patate comme disent les enfants sans malignité, qui eut pu être proportionnée. Elle avait subitement pris la décision qu’elle ruminait depuis une vingtaine d’années et même l’étroitesse de son compte en banque ne la ferait renoncer. Elle venait de s’offrir un billet de train  pour une virée utile dans la Capitale. Un billet de train car à cette époque honnête, le transport en avion était tout naturellement d’un prix bien plus élevé, contrairement à celui faussement décapité des transports modernes. Paris semblait être un but en soi. Etait-elle en manque ? Les bains de foule si rares dans le Tarn et Garonne ? La promiscuité puante de sueurs mélangées des métros, pourtant utiles ? La hauteur infernale des tours qui vous insinuent des cervicalgies tenaces ? Les brochettes de vitrines alléchantes des grandes avenues centrales ? Les si rares musées de chez nous ou bien les riches expositions permanentes qui vous enivrent et vous font tourner la tête ?  Une autre raison se cachait elle ailleurs?

Elle avait aussi téléphoné pour retenir une chambre pour elle toute seule, pas dans un palace c’est sûr, mais pas non plus dans ces hôtels bon marchés ou on y ‘’passe’’ plus que l’on y dort. Les repas ? On verra sur place avait-elle comploté avec elle-même.

Le clou du futur spectacle parisien consistait en un rendez-vous, plutôt une consultation en un lieu pour elle insolite et comportant une myriade d’inconnues.

Cette consultation a eu lieu le lendemain dans un riche bâtiment Haussmannien du centre parisien qui par un hasard heureux se trouvait à quelques encablures de son hôtel résidence du moment. A l’appel de son nom, elle fut quasiment conduite devant un homme plutôt froid, mais non désagréable, qui pour tout examen médical que son statut lui imposait, se contenta de la dévisager tout en enveloppant son embonpoint d’un mouvement circulaire de la tête et d’authentifier son nom et son prénom. Il la conduisit ensuite dans un boudoir attenant et pratiqua sur elle le traitement pour lequel elle s’était déplacée de la province. Après une vingtaine de minutes, on la vit sortir du boudoir accompagnée d’une assistante et regagner le bureau du grandissime professeur qui lui fit payer 1000 f comptant, comme il avait été convenu.

Elle me rapporta cette histoire quelques mois après son retour, alors que l’effet du traitement commençait à porter ses premiers fruits. Nous n’avions pas bavardé bien longtemps que je ressentis un mauvais ressenti (la répétition est voulue). Son discours laissait transparaitre de « l’aigris ».

Vous comprenez Docteur que j’ai placé là toute ’mon âme’’. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour me rendre auprès de ce grand acupuncteur qui fait maigrir, à tout coup, toutes les femmes avec une méthode « exceptionnelle ». J’ai essayé toute ma vie durant les mirifiques méthodes manigancées par des journaux avides qui présentent honteusement des jeunes mannequins maladives et décharnées. Nous seules, les hommes même n’en demande pas autant, badons devant ces images extrêmes, conscientes de l’extrémisme, mais tellement assoiffées d’une infime part d’un succès que nous méritons je vous assure.

J’ai compris après la séance qu’elle consistait à mettre une SEULE  aiguille d’acupuncture sur le sommet du crâne et de vous délester de l’imposante somme demandée. A ce prix, sans compter les à-côtés,  je vous certifie que je suis assidûment maintenant le régime que j’ai de multiples fois essayé dans le passé, sans succès.

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