Angeline décide de sortir aujourd’hui en compagnie de son robot protecteur personnel pour une longue balade matinale. Le long de la rivière et à travers la forêt toute proche, elle se sent en sécurité depuis la livraison tant attendue de son gorille à tout faire. BobIA sera son ange gardien désormais. En plein milieu de son périple, dans une clairière inhospitalière, la rencontre est improbable. L’homme aux traits acérés et la pilosité hirsute est plein de mauvaises intentions, lui aussi accompagné de son démon gardien. La présence de cette créature féminine en ce lieu isolé fait emballer son courant sanguin et déjà tout rouge il décide d’engager un contact essentiellement physique d’emblée. C’est sans compter sur la réactivité de BobIA qui s’interpose, vite déstabilisé par l’intervention de son équivalent artificiel DemonIA. A ce moment précis commençe le premier pugilat privé connu inter robotique. Pendant ce temps de combat acharné au bruit de ferraille et sans une goutte de sang, l’homme aux idées fixes emporte la femme pour d’autres formes d’ébats.
Je m’adresse à vous mais cent mille ans terrestres nous séparent pourtant.
C’est donc une très longue histoire que je vais essayer de vous relater alors que mon corps physique m’a quitté pendant ma brève vie sur terre il y a bien longtemps. Je ne me décrirai pas puisque je ne connais pas mes formes d’alors mais probablement une tête un corps et des membres comme mes congénères de ces temps lointains. Maintenant, je ne suis que le contenu de mon cerveau qui a été sauvegardé par moi-même à l’entrée du troisième millénaire de l’ère chrétienne qui comptait le temps dans la communauté des Humains. Après une exploration difficile de ce qui reste de mon cerveau bionique, j’ai retrouvé une date approximative de la naissance de mon corps aux alentours des années 2950 pc. De rares souvenirs cybernétiques tournent en boule dans mes connexions ioniques actuelles. Je pense sentir des vagues de souffle qui caressent quelques sensations que j’imagine extérieures et qui pourraient être rapprochées des contacts d’une mère physique, Je ressens des sursauts ondulatoires qui ont probablement fait secréter des flots de médiateurs chimiques dans mon cerveau physique. Ils ne peuvent être que la traduction maintenant éteinte d’étreintes de l’acte d’amour. Je perçois par ma zone cérébrale optique des images floues de grands espaces bleus aux couleurs tourbillonnantes. Des études récentes de mes collègues conçus par intelligence artificielle et experts en paléontologie quantique sur les rayonnements émis par le squelette restant de la lointaine Terre, laissent penser que celle-ci devait être recouverte d’eau. Des calculs plus précis encore de données spectrales ont conclu à la coloration bleue de cette surface peut être majorée par la réverbération incertaine d’une enveloppe de gaz contenant de l’oxygène et de l’hydrogène autour de la planète. Ceci est en cours d’étude.
C’est le moment de vous raconter mon passé, du moins celui que les découvertes archéologiques ont révélé de ma vie passée et maintenant quasi éternelle.
Je suis donc né comme chaque humain antique sur la terre mais ma vie n’a pas pu être retrouvée dans mes fichiers mémoire. Elle s’est arrêtée brutalement à l’entrée du troisième millénaire terrestre. Mon cerveau, ou plutôt son contenu, informatisé comme on disait sur terre, est quelque part dans l’univers et je ne suis entouré que d’une ambiance cybernétique en lien avec ce qu’on appelait des intelligences artificielles donc immatérielles qui en quelque sorte me contiennent tout en me gardant indépendant. Je suis le seul exemplaire humain que les recherches nombreuses de ces 100 000 dernières années terrestres ont mis à jour.
En triturant par tous les moyens actuels le contenu de mon encéphale fictif, j’ai découvert quelques bribes de mon passé tout de même.
J’étais avant le fracas céleste fatidique qui m’a probablement carbonisé, chercheur en informatique et muonique. La terre était devenu aride et le développement exponentiel du besoin d’engranger des données devenu démentiel. Les terriens avaient délaissés leur base et avaient essaimés dans l’univers proche sans sortir tout de même du système solaire, la limite de la vitesse de la lumière n’a été dépassée que bien plus tard par des artifices que nous utilisons en permanence maintenant. La terre ne servait plus que de gigantesque réservoir à big-data. Les « Centers » recouvraient la surface du sol entièrement. A la fin du deuxième millénaire, les mers et océans ne contenaient plus que des constructions reproduites à l’infini.
Personnellement, il semble que mon caractère, encore présent sur la copie de mon cerveau malgré les erreurs de transcription, était celui d’un combattif récalcitrant et solitaire. Dans mon accès hypothétique de rébellion, j’ai probablement, comme c’était pratiqué couramment sur les gros ordinateurs quantiques de l’époque, dupliqué le dossier de mon cerveau. Le fait d’avoir retrouvé celui-ci après de longues fouilles informatiques et après plus de 100000 années terrestre prouve la rage qui m’avait poussé à enfreindre les lois interdisant l’utilisation de ces bases de données à des fins personnelles. Nous savons maintenant qu’à cette époque, il ne restait pratiquement plus de place sur terre pour loger ces machines cybernétiques. Seule la FOSSE DES MARIANNES à 11 km sous les eaux était vierge. La première construction dans la fosse à Challenger Deep était terminée lorsque je décidai d’y cacher mon cerveau, vous avez compris son double. J’ai donc utilisé le moyen le moins dispendieux probable en utilisant les anciens moyens algorithmiques des siècles précédents, qui avaient fait leurs preuves de durabilité. Bien sûr, les données de mon cerveau postérieures à sa mise en conservation ont été perdues à jamais. Que s’est-il passé après ?
Les intelligences gigantesques du Consortium Unifié des Galaxies de l’Extrême Univers dont je suis contributif ont cherché à retrouver les chamboulements apparus dans les anciennes galaxies disparues depuis 100 000 ans terrestres. Il est à noter ici que, pour notre groupe CUGEU, le décompte local du temps se mesure en rotations du groupe de galaxies et nous n’affichons que dix années galactiques locales au compteur(AGL).
Il ressort de ces recherches la mise en évidence d’une brutale explosion d’amas stellaires lointains, si puissante qu’un raz de marée ou plutôt d’ondes, certaines inconnues, a balayé de sa puissance énorme toute la contrée de l’espace intergalactique à l’orée de la zone d’expansion de l’univers. Cette onde brutale destructrice au possible a fait évaporer en une seconde le contenu de tous les océans de la Terre. La seule construction solide qui est restée immergée dans quelques mètres d’eau n’a pu être que notre big data center de la Fosse des Mariannes. L’exploration systématique de tous les vestiges post tsunami cosmique par le consortium a retrouvé ainsi la copie valide de mon cerveau conservé au fond de l’océan presque à sec. L’intelligence suprême a examiné en totalité l’organe .qui était dans un état parfaitement exploitable. Elle m’a élevé au rang de « découverte historique » majeure et je suis en première position dans le répertoire historique supérieur de la constellation des abords de l’univers. Je suis hélas le seul représentant de l’HOMME, et je m’ennuie. Je cherche en vain à découvrir d’autres éléments archéologiques du passé et j’ai postulé auprès du CUGEU pour bénéficier de fonds pour l’élaboration d’un exosquelette qui pourrait en gros ressembler à l’image que nous avons tenté de reconstruire de l’Homme ancien. Mon rêve de cyber-homme reconstitué serait de revenir sur Terre et de sillonner les terres arides et stériles de mes ancêtres avec l’espoir de découvrir l’ombre d’un semblant de construction ou même d’un simple détritus humain.