
Des sensations lourdes à porter, dans les deux sens du terme, vous poursuivent toute votre vie. J’ai supporté celles-ci lors de ma troisième année de médecine, autant dire une expérience initiatique.
L’histoire se déroule dans le service de chirurgie vasculaire. Déjà la veille de l’intervention, j’ai été choqué par le comportement du chirurgien, grand chef de service réputé pour sa froideur apparente qui a décrété, tout de go, au lit du malade: « Cette jambe ne vaut rien, il faut la couper, on le fera demain ». Sans autre forme de procès, la parole de ‘’Tintou’’ est sacrée. Passons sur le choc psychologique terrassant le patient, le travail de métabolisation de cette décision sans recours, la douleur mentale qui a rongé la nuit de ce malade inoffensif.
Le lendemain, c’est justement ma première intervention de ce genre au bloc. Pour l’équipe médicale, tout est simple, routinier, codifié, normalisé, stérilisé, finalisé. Pour moi, tout est nouveau donc compliqué, stressant, déstabilisant, inquiétant. Je suis chargé, pour mon intronisation, de soutenir le membre perdu pendant que le chirurgien muni de son scalpel et de sa scie circulaire tranche et scie dans le vif. La scie vibre et s’arrête. C’est impressionnant le poids que peut avoir un membre inférieur désolidarisé de son tronc ! J’ai failli laisser tomber mon fardeau lorsque le fémur a cédé. Ça a été ma première surprise, la seconde a suivi aussitôt. Et maintenant ?
Je soupçonne les membres de l’équipe présents, de s’être bien moqués du jeunot de ce jour planté là comme un zombi, tenant à bout de bras une jambe avec sa cuisse, et ne sachant qu’en faire. Je demeure figé. Personne ne détourne volontairement son regard vers moi. Que faire de ce fardeau encombrant ? Les secondes aussi deviennent de plus en plus pesantes.
J’ai bien, la nuit précédente, déroulé le film de l’intervention. Une de ces nuits noires qui précèdent des évènements non maîtrisables car inconnus. Mon imagination a approché la réalité dans des images impalpables et éthérées mais il manquait une chose : la pesanteur. Elle m’écrase à la fin de l’intervention. Et maintenant ? Que fait-on du membre amputé ? Là aussi, mon film de la veille s’est arrêté trop tôt. Eh bien que faites-vous ? Me dit une voix « off » derrière moi. La séance est terminée.
Je remercie encore de tout cœur cette femme compassionnelle qui me dit : « mettez-le donc dans le panier ! »
Bien sûr, un récipient est prévu à cet effet, il sera transporté par la suite au centre d’incinération.

