Eléo et Eloi en ehpad.
15/09/2020
Quatre-vingt-huit ans ! Mais jamais je n’aurais pensé y arriver. Je n’ai rien fait et me voilà entourée de vieux. Il y a bien trois ans que je suis là cernée de murs hauts, hauts, si hauts. Une angoisse me bouscule soudain : Et si j’avais oublié d’éteindre le gaz sous la soupière, comment savoir ? Un jour, j’ai retrouvé, comme ça, du charbon dur, dur, dur, très dur. Si quelqu’un pouvait m’entendre sans le crier, je serais tellement mieux en moi. On court autour de moi. Personne n’écoute, je ne parle pas. A mon âge, rien ne compte. Personne n’écoute. Je suis mal. Depuis le temps, peut-être il n ‘y a plus de gaz. Je suis sauvée. Mon cerveau se reconnecte à sa station préférée : je suis vieille à quoi bon.
« Eh bien Eléonore, vous me paraissez soucieuse ?
_ Ce n’est rien, ça va passer. » Je réponds du tac au tac sans y croire. Je sais que ça ne passera pas. Mon cerveau revient sur sa station préférée, comme à la radio quand on l’éteint. Je me suis préparée. La mort ne me gêne pas, je la souhaite même. Tout le personnel ici est comme il faut, mais, je ne suis pas chez moi. Je fais ce que je veux, mais je ne suis pas à la maison, ma maison. Mon brave Eloi, je voudrais te rejoindre, vite, vite, bien vite. J’avais raison de vouloir partir la première. Tiens, on nous sonne pour le déjeuner, je t’invite. Je me souviens de cette belle soirée d’été ou tu m’as enlevée dangereusement avec ton vieux Solex pouffant et qui a d’ailleurs fini ce soir-là sa vie chez Delfine…qu’elle soirée ! Qu’elle bouffe ! Quel fol amour après le dessert ! Tu ne viens pas, tu n’es jamais là, jamais là, jamais plus là. Le repas est bon mais triste. Ma voisine a tout recraché au travers de ses trois dents orphelines. Celle d’en face a tout mangé en même temps avec ses doigts. Les asperges dégoulinantes de yogourt aux cerises, la viande cuite à l’eau macérant dans la vinaigrette à asperges. Et c’était bon, bon, pour elle, parfaitement bon.
Horreur, il faut déjà retrouver sa chambre. Je la connais. Ça va aller, mais à droite ou à gauche, ici. Les trois autres sont parties à droite. C’est à droite.
Oui, je me souviens, il y a un éléphant sur ma porte. Où est la porte ? « Que faites-vous dans ce couloir Eléo ? Je vais vous accompagner de l’autre côté. » Mon éléphant est là. Je suis rassurée, j’arrive chez moi. Je suis fatiguée, fatiguée, énormément fatiguée. Me mettre au lit est un calvaire. Mais après revient le calme. C’est bien l’endroit où je suis bien, enfin si mon dos me laisse un moment tranquille. Je prends mes médicaments, j’éteins mon cerveau. C’est dur. Il résiste. Une image oubliée passe dans ma tête. Est-ce vrai ou faux. Voilà… ma fille doit venir me voir demain. Je m’endors aussitôt.
Une nuit courte, courte, trop courte. Des rêves mauvais, mauvais, mauvais. Impossibles de mettre mes souvenirs dans les bonnes cases. Tout est en désordre. Mes alvéoles sont vides. Je ne peux plus retrouver mes souvenirs. Ma fille, oui, ma fille, que fait-elle ? Ou se trouve cette case ? Mes mots reviennent si je trouve la première lettre. Essayons a…b…c…d…e…t…u…v…voir, ça y est ma fille vient me voir. Je suis heureuse…ouf … c’est vrai, la nuit ne me porte pas conseil. Le lendemain, je suis perdue, perdue…non. J’entends une voix familière. C’est elle. Mon cœur explose. Si ce n’était l’arthrose, je bondirais me blottir dans ses bras. J’aperçois ses yeux étincelants en perles précieuses, Je sens le frémissement de ses lèvres sur mes joues. Je me laisse dissoudre dans un bonheur rare. « Bonjour ma chérie ». Mes oreilles n’entendent plus. Mes yeux sont éteints. Ma peau est un parchemin endurci, Je reviens à la case départ. L’extase s’insinue dans mon corps. Seul ce cri ancien et primitif dans cette petite salle blanche réveille mon cerveau. Elle est là. C’est tout, c’est tout, c’est tout.
Mon cerveau s’est enfin déconnecté de sa station prisonnière. Je laisse défiler dans une vibration rapide le doux parcours depuis cette salle de vie blanche à cette autre, noire, où je vais devoir finir ma vie. Nora est là. Je sens cette onde impalpable qui me nourrit lorsqu’elle se rapproche. Cette même onde, inconnue, vibrait déjà de mon corps épuisé pour fortifier ma ‘’nouvelle-née’’ si fragile. Elle me parle. Je ne saisis que la musique de sa voix. Je récupère petit à petit ma paix intérieure.
« Maman, je dois te dire, tu vas avoir la visite d’un nouveau médecin traitant à qui j’ai demandé de passer te voir. Ton ‘’ancien’’ ne s’occupe pas assez de toi, je le vois bien1. » Oh non, je ne veux pas. C’est faux, faux, faux. Ma fille, qu’as-tu fait là. Ça ne te regarde pas. Je vais avoir honte, honte, terriblement honte. Je suis terrifiée. Mon confident de toujours ! Tu n’as pas le droit de faire ça ma fille. Non, non, non. Comment vais-je faire. Comment lui faire comprendre. Je suis complètement perdue. Je suis exténuée. Je le sens je vais pleurer. Va-t’en ma chérie va-t’en, vas t’en. Laisse-moi respirer…
Les jours passent et je suis déboussolée. Je sens ma tristesse. Je ne sais plus pourquoi. Je ne me reconnais plus. Que s’est-il passé ? Mon cerveau s‘est reconnecté à mon obsédante idée. Ah oui ma fille est venue et repartie alors que j’étais triste, triste, triste.
Le nouveau médecin n’est pas venu. Que faire ? Peut-être lui »sait-il » qu’il ne faut pas. Peut-être ne viendra-t-il jamais. Le feu de mon cerveau abimé est en enfer.
« C’est le jour de la grande toilette, Eléo, nous allons nous lever, et hop ! » Ah, il ne manquait plus que ça, et ma fatigue alors ? Cette grande gigue n’a jamais été vieille ça se voit. Elle va m’achever. Pourquoi je ne peux pas finir ma vie là, tout de suite….
« Un autre coup de peigne et tu seras la plus belle des résidentes Eléo, un peu de rouge aux ongles ? » Elle se moque de moi, comme toujours, mais elle est si gentille. Après ma fille, c’est ma préférée. « Aujourd’hui, sortie à la montagne après passage à la Grotte2. » Oh non je ne veux pas. Je suis ‘’crevée’’. Comment le dire ? Je ne veux pas revivre le PUY DU FOU où mes enfants m’ont forcée à aller l’an dernier, pour me faire plaisir disaient-ils. Ils ont eu plaisir, moi pas. Mais ils étaient heureux. Ils ont fait beaucoup de bruit, beaucoup chanté dans l’auto. Ils ont percé mon tympan ! Je riais en réponse. Ils ont beaucoup marché et moi aussi. Ils ont abimé mes articulations ! Je souriais en retour. Ils ont beaucoup mangé dans ce restaurant à Garbure et je l’aime aussi. Ils ont explosé mon estomac. Je m’extasiais sans plaisir. Ils n’ont pas compris que les yeux des jeunes ne voient pas comme les yeux des vieux.
Je suis revenu à l’Ehpad, heureuse mais triste.
1° Cette consternante attitude n’est pas exceptionnelle et se rapproche beaucoup de la maltraitance à la personne âgée, tant elle contrarie le libre arbitre d’un être humain encore en pleine conscience. Un choix extérieur, sans être parlé, imposé reste inconcevable. Tant bien même découle-t-il d’une bonne intention, il doit être combattu. J’ai refusé à plusieurs reprises dans ma carrière professionnelle ce subterfuge à des fins purement personnelles des enfants demandeurs. Dans l’autre sens, une dizaine de personnes âgées fidèles sont venues implorer mon pardon les yeux mouillés de tristesse. » Je ne peux pas faire autrement, Docteur!». Parfois, c’est la voisine qui se fait la porte-parole de cet outrage, et me conter le désarroi et le regret immense suite à cette rupture forcée, cet accroc grave à une relation de toute une vie.
2° De même, balayez vite cet espoir que nous avons tous de faire plaisir à nos vieux parents en les invitant avec insistance à visiter la plus belle abbaye cistercienne à trois cent km de là, et pourquoi pas descendre les eaux claires et froides des canyons aragonais en plongeant tous nus dans les vasques accueillantes. Non, ni l’un ni l’autre. Essayons, avant tout, de nous transposer dans ces corps très usés que nous continuons toujours à idéaliser. Demandons leurs avis sans contrainte, subliminale certes, et tenons nous en à ce que nous pourrions ressentir comme un choix libre et réel.
Fin. Smp.

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