Des virelangues lointains

Alfredo a fait trois guerres, peut-être même, à l’entendre, quatre ou cinq. Il n’en était pas à une près. Oui mais, tout de même, il était arrivé ainsi à apprendre, en plus d’un mauvais Français et d’un Italien abâtardi, le Polonais et l’Allemand. A mon âge, ça représentait ‘’quelque chose’’, un summum insurmontable. Un jour il lui prit l’idée de rentrer dans des considérations inhabituelles en estimant que j’étais assez vieux (du haut de mes huit ans) pour apprendre des choses qu’un « gentilhomme » se devait de connaitre! Il me mit aussitôt dans la confidence. On allait donc se débarrasser aujourd’hui des sempiternelles mais très attachantes histoires de sorcière (la befana) et de loups garous (lupi mannari) malfaisants.
Il me fit assoir convenablement et me regarda dans les yeux pour montrer la force de la chose à dire. Je vais t’apprendre aujourd’hui deux phrases que tu devras retenir par cœur. Elles te serviront plus tard quand tu seras grand. Une sera en polonais et l’autre en allemand. Il m’intéressa tout de suite, because le summum que je commencerai alors à gravir. Je me voyais déjà trilingue et pourquoi pas ‘’quadri’’. Ce n’était pas la guerre tout de même.
« En voici une, écoute bien : procepagnepsidieiutredodomo, répète procepagnepsidieiutredodomo » Je faisais mauvaise mine et répétai à quelque chose près.
« Mais Nonno, qu’est-ce que ça veut dire ?
-Ne t’occupes pas de ça et répète…et tu me répéteras demain. » Je voyais ça d’un mauvais œil et le summum s’éloignait.
Après quelques minutes, il revint à l’attaque :
« Bittefraolencommensimorguenzormirnamaineaozen » Répète, c’est de l’allemand. Là j’avoue, le summum était tombé dans l’abîme.
La soirée et la nuit se sont passées à la répétition des deux énigmes. Petit à petit ces hiéroglyphes se sont imprégnés dans ma mémoire. Je peux donc vous les retranscrire sans ‘’aucune faute’’.
Puis, un jour, je suis devenu grand. Très grand même car c’est à 60 ans que je me suis souvenu de ces « phrases » gravées dans ma matière cérébrale. Elles me demandaient de faire quelque chose pour elles ou plutôt quelque chose d’elles.
Bien plus tard se présenta à mon cabinet une femme polonaise d’un âge mûr et d’une constitution psychique solide me paraissant apte à répondre à une vieille question restée en suspens depuis 50 ans. Je me méfiai tout de même du grand père joyeux luron et approchai le sujet à pas feutrés. J’expliquai l’histoire que vous connaissez maintenant et débitai la phrase crue sans point, virgule, accent, espace ou césure, et la répétai. Le retour n’a pas été instantané mais un petit rosissement lent des joues me fit penser que peut être j’étais allé trop vite. Ben non, « s’il vous plait mademoiselle venez ce soir chez moi ». C’était simple et correct. Je ne sais pas si mon Grand-père est monté ou a descendu dans mon estime ce jour-là.
Fort de cette traduction je m’attaquais dès le lendemain à la phrase allemande qui par analogie avec l’anglais pouvait se scinder en plusieurs mot que je reconnus. Elle avait en effet la même signification.
J’en conclus que mon grand-père n’était pas un irréductible va-t-en-guerre, mais à la guerre comme à la guerre il ne faisait guère de différence dans ses multiples conquêtes.
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