■■■■■■■
Le dindon de la force.
Je venais d’arriver dans cette grande ferme gersoise ou vivait ma grand-mère et le reste de sa famille depuis bien longtemps. J’avais dix ans, mon souvenir reste embrumé. Je commençais mes grandes vacances. J’avais deux mois devant moi pour déguster la liberté et les grandes balades dans les collines calcaires du Gers. J’ai en tête ces grandes huitres fossiles de l’ère tertiaire que nous ramassions avec mon jeune cousin. Le soc de la charrue arrivait parfois en en soulever une. Il fallait faire des kilomètres dans les mottes instables avant de tomber sur ce qui était notre trésor de l’été. Il y avait aussi les nids, nous en avions rempli toute une remise qui devait devenir, dans un autre monde futur, un musée campagnard : mésanges, merles, fauvettes, chardonnerets, jamais de pies, trop hauts. Nous ne touchions jamais aux nids habités mais quelle joie de tomber sur eux. Je me souviens du jour où je suis parti seul à la pêche aux grenouilles dans une mare éloignée. Au moins trois cents mètres! Toute une expédition lointaine. Une longue verge de frêne, mon bois préféré, une corde fixée sur la plus maigre des extrémités et tout au bout de la ficèle une loque rouge. Je n’avais pas lancé mon système au-dessus de l’eau claire de la mare qu’une grosse grenouille avide s’élança sur l’appétant appât grenat. Je me mis à trembler de joie mais très vite envahi d’une peur panique. Que faire de cette prise inattendue ? Pas question de toucher à cette bête gluante à la gueule goulue et géante qui pourrait bien me gober. Il fallait faire quelque chose, moi pêcheur devant l’éternel, je ne pouvais capituler. Je me crispai sur ma gaule improvisée, la brandis devant moi comme une hallebarde du moyen âge éloignant ainsi le plus possible la grenouille « pendouillante » de mon corps et détalai en criant de toutes mes forces vers la maison : « Nonna, nonna, viens vite ! » Oh, elle a bien ri, et de bon cœur. Moi, pauvre pêcheur, je ne prierai plus personne de m’accompagner à la pêche à la grenouille.
Je refuserai désormais toute prière pour aller pêcher la grenouille serait-elle de bénitier.
Mais ce premier jour de grandes vacances n’a pas inauguré aussi héroïquement la suite des évènements. Je n’étais certes pas plus chasseur que je n’étais pêcheur comme je vous l’ai raconté. Je portais cependant en permanence une arme redoutable dans une poche avec des munitions en quantité raisonnable qui boursouflait l’autre poche. Je devais ressembler de loin à une Venus callipyge aux hanches cellulitiques. Le lanceur de pierre était de fabrication personnelle. Ceci explique très certainement le manque réel de précision du tir sur une cible mobile. Je n’ai donc jamais réussi à atteindre un animal quelconque avec mon ’’fléchard’’ déséquilibré. Ce jour-là a été pourtant autre. Je déambulais sans but dans la grande cour chargée de déverser les visiteurs sur la porte principale de la ferme. Cette cour acceptait tous les occupants des lieux. Il y avait là des poules, des coqs, des canards, des poussins, des canetons, des dindes et dindons, des oies, des jars, et des pintades. Le hic allait venir du dindon. Il n’aimait pas manifestement la gent infantile. Il était pour moi énorme, hautain, belliqueux, imbu, guerrier, offensif, au gosier rouge cramoisi, les plumes ébouriffées, la pendeloque charnue érectée sous un bec effrayant et déjà en position de ‘’départ du 100 m’’. Ce Méléagris guajolote ne m’inspirait aucune confiance. Avant même que le top départ ne fut donné, je me saisis à terre d’un débris de brique cassé et d’une virevolte acrobatique de discobole je le touchais pleine cuisse alors qu’il décollait juste. Il s’affala là. Je le crus mort. J’étais presque content. Mais la grand-mère pas du tout ! Les vacances commençaient très mal.
Elle m’expliqua dans un état proche de celui du combattant précédant que je venais de condamner à mort le porteur de la semence de tous les dindons du canton. La patte cassée ne lui permettrait plus d’honorer correctement les dindes éplorées de son voisinage, il fallait l’euthanasier.
Je pris alors conscience que j’étais beaucoup plus dangereux les mains nues que armées de ma fronde imparable.
Et pourtant, je dois dire que je fis tout de même un mort, que j’ai encore et pour toujours sur la conscience. Oui, ma fronde déréglée fit une victime. A la chasse comme tous les jours, à l’affut dans un fourré d’épineux, je repérai un petit piaf qui divaguait de çà, de là, de branches en « branchilles », heureux comme un pinson chantonnant. Je bandai ma fronde invincible et tira sans viser l’une des pierres qui gonflaient ma poche. Hélas, le pipit en question quitta sa branche pour passer devant le projectile qui le tua sur le coup. Je fondis en larmes.

Laisser un commentaire