PIOVEZAN Serge Michel.
Les polars d’un soir.
La dernière expérience.
Première partie.
Je jaillis hors de l’appartement. Il est au second. La porte grince comme d’habitude. Je dois mettre de l’huile. Laquelle? Arachide ? Un fond de bouteille dans le placard. Non, l’huile d’olive, c’est mieux. Le voisin dévale l’escalier. Il est comme un fil. Un fil avec deux yeux globuleux à son extrémité. L’escalier est raide. Sa base ne vaut pas la moitié de sa hauteur. S’il rate une marche, sûr qu’on retrouve une pelote au rez-de-chaussée. Sa femme, c’est une boule. Pas de croisement, encore moins de dépassement possible dans l’escalier étroit. Faut attendre. Sûr, elle en est. J’ai peur pour elle. Il n’y a pas de feux au départ de l’escalier. En cours de route il faut redescendre. Lui, on l’appelle Bill, moi j’appelle sa femme Bouquet. Je pouffe quand je les imagine l’un sur l’autre. Bilboquet. Mais comment font-ils ?
Moi, je suis normal. Les autres disent que non. Ils paraissent tordus, je suis droit. Parfois j’ai des mouvements de torsions des poignets. Ça me prend n’importe quand. Eux ne bougent pas. Je ris, je parle, je crie, je pleure. Eux, rien. Je suis normal. A la poste, je n’y suis plus. Le « pestier », qu’on m’appelait. Faut dire qu’ils ont mis du temps à mettre au jour le résultat de mes expériences. Moi, je fais sans arrêt des expériences. Non, pas des expériences de scientifiques. Bien que…
Ma mère à moi, une sainte femme, (c’est ce qu’on dit quand on est mort), faisait des expériences. J’étais au centre. Je devais traverser les rues en premier car les gens normaux s’arrêtent net quand un enfant passe. J’aimais ça, le bruit crissant des pneus, ils résonnent toujours dans ma tête. Et maintenant encore, je ne regarde pas les feux, je passe. Ça continue à crisser, c’est l’extase. Quand j’ai atteint l’âge, elle me donna le résultat de son expérimentation. Les gens normaux sont normaux, voilà. Je n’ai eu qu’une jambe cassée pendant toute la durée de l’expérience. Et encore, j’ai ramassé une fessée pour avoir traversé trop vite et faussé le résultat, le conducteur n’a pas eu le temps de faire crisser. J’étais déçu. J’avais mal. Le plus dur a été cette poignée de frein de vélo. Ils étaient une demi douzaine de bariolés qui filaient en piaillant sur le macadam, mais lorsque j’ai traversé, quel ramdam ! Ils me sont tous tombés dessus : Souvenir douloureux, cette tige de fer qui est rentrée dans mon œil pour venir finir sa course derrière le front. Je ne voyais plus rien. Le crissement de pneus noyé dans un sifflement de sirènes. Je n’entendais plus rien. Si, résonne encore dans le bout de cerveau qu’ils ont bien voulu me laisser cette expression : « c’est sa dure-mère ! ». Comment savaient-ils, pour ma mère ? Diable ait son âme. J’ai mis de longs mois avant de sortir de l’hôpital, après ma sortie, il n’y a plus eu d’expérience, faute d’expérimentateur. On me dit que ma mère avait disparu du quartier. Je n’ai pas cherché à la retrouver. Elle me manque.
Le temps a passé et c’est à mon tour de mener des expériences, non que celles-ci soient instructives ou intelligentes, mais, seulement parce que c’est comme ça. C’est écrit dans mon phylum, ça doit être comme ça. Les miennes doivent être personnelles et inédites, en quelque sorte, une sorte de progression, d’évolution commencée il y a belle lurette dans la famille. Ma grand-mère déjà, la mère de ma mère, s’était très tôt fait remarquer par la médiocrité et la banalité des expériences familiales. Elle était paysanne. Dans cette belle région vallonnée de Gascogne gersoise, elle s’épuisait à vouloir faire grossir des volatiles qui semblaient toujours trop maigres à ses yeux. Un jour, je ne sais quel ‘’Saint paysan’’ a fait germer en elle une idée illico transformée en expérience. C’est simplissime. Pour être gros, il faut manger; pour manger, il faut avoir faim; pour avoir faim, il faut être affamé, et pour être affamé il faut être privé de nourriture. Cette cascade ‘’praxique idéatoire’’ lui parut évidente. Comme elle paraissait d’inspiration divine, elle fut aussitôt mise à exécution. Elle semblait d’autant plus nécessaire qu’elle se prêtait bien à la catastrophique situation financière du moment. Oh certes le début fut idyllique, et l’appétit de ces volatiles semblait s’être décuplé en peu de jours à la grande satisfaction de ma grand-mère. Mais de prise de poids…que nenni, le foie gras tant attendu restait bien maigre. L’expérience tourna vite au drame que tous les saints paysans ne purent éviter. « Toutes les idées ne peuvent aboutir à des résultats mirobolants » déclina-t-elle humblement. Ma mère me raconta bien d’autres affaires, toutes aussi infructueuses et qui conduisirent mon (très probable) inconséquent grand père à la banqueroute.
Bien sûr deux générations sont passées, et Darwin nous a appris que la sélection ne pouvait aller que dans le sens de l’amélioration des espèces, certainement les mieux adaptées. Je suis de cette génération et je suis normal. Je dois trouver cette expérience originale qui fera de moi le sommet de la pyramide familiale et l’as de l’expérimentation réussie.
Les quelques unes que j’ai déjà tentées se sont soldées par des échecs cuisants qui m’ont obligé à changer en permanence de localité ou d’appartement. Mes voisins immédiats ne purent pas tolérer les odeurs pestilentielles dégagées par certaines ni les hurlements assourdissants de quelques autres. La plus décriée fut celle de la Poste avec mon idée géniale de distribution aléatoire des courriers. Un grandiose remue ménage ! Cependant, ‘’ aléatoire’’, n’est pas synonyme de ‘’n’importe comment’’. Ce n’est qu’après une réflexion longtemps mûrie et peaufinée que les allées et venues des lettres et des colis re-directionnés dans toute la France, avaient atteint la perfection d’un ballet d’abeilles dans une ruche. Un miel succulent et bienfaiteur s’écoulait alors dans mes veines, ma tête éternellement revêche se remplissant d’un miellat bienfaiteur seul capable d’apaiser les grandes cicatrices, et les probables absences neuronales dans les entrailles de mes circonvolutions atrophiées. Ce chaos postal dont j’étais le seul instigateur et le seul fomentateur avait exacerbé l’instinct de pouvoir. Il s’arrêta net au passer de la porte du bureau de poste ou j’étais attendu par une cohorte de collègues prêts à me lyncher avant de me décapiter avec le premier ouvre lettre venu. Je fis volte face sèchement, sûr que tous ces timbrés allaient m’oblitérer le visage et moins sûr de pouvoir sortir ‘’recto verso’’ en bon état. C’est ainsi que je quittai à jamais cet établissement de lettrés par la petite porte. Mais quel délice ! Je savais désormais que je pouvais, et que j’allais faire mieux !
Un long filet jaune incandescent glissait lentement le long de mon orbite vide, caressait ma joue atrophiée et finissait à la commissure des lèvres lorsque je me réveillai. La lumière intense du soleil, déjà haut à l’horizon, passait au travers du pertuis que je fis dans le corps du contrevent pour espionner l’extérieur sans être repéré. De jour en jour, devenant de plus en plus curieux, j’élargissais son diamètre avec une queue de rat subtilisée au magasin d’en bas, passant ainsi subtilement du trou sténopeique à la large béance du lorgnon de Sherlock Holmes. Paradoxalement, le champ de vision avec le petit trou était bien plus grand et j’arrivais à distinguer ainsi obscurément le balcon du dessus où sévissait la boule et belle Bouquet. Au travers de mon maigre halo de lumière, son corps désirable, blanc et laiteux apparaissait nuitamment auréolé tel un chef d’œuvre de Botero. Son image était fugace comme si elle se doutait de la présence de l’espion. Peut être aussi voulait elle aiguiser mon attention. De là vint mon erreur de vouloir agrandir l’orifice pour mieux voir : Mais, qui trop embrasse … Ma décision fut prise : il y aura un trou minuscule pour voir a 180 ° et un gros trou pour bien distinguer les mouvements alentours, sur l’autre volet. Celui-ci sera obturé par une capsule de Coca Cola enfoncée jusqu’à son effleurement extérieur. Pour profiter au mieux du champ de vision, je rognais l’épaisseur du bois autour de mon trou sténopeique jusqu’à se qu’il acquît l’épaisseur d’une feuille de papier. Ainsi, je voyais la rue, Poupée Bouquet, et parfois, hélas, Bill le fil de fer, sur la droite, l’Église avec ses dévotes endimanchées, et, sur la gauche le cabinet de radiologie d’où sortaient des myriades de patients ‘’empochés.’’
Du calme, du calme, depuis ma position couchée là sur le papier, je sens votre envie de faire connaissance avec mon père, je vois votre œil glauque qui commence à se poser des questions comme si je n’étais pas normal ! Attention, je pourrais me matérialiser là sous vos yeux et y pénétrer à votre insu. Mais, pas question, je vous donne l’ordre, maintenant que je vous connais, de continuer à lire cette histoire.
De père, je n’en ai jamais eu. Quand j’étais petit, mes copains, à l’école, parlaient de leur père. Moi, je ne comprenais pas, ce mot n’appartenait pas à mon maigre listing cérébral. Les phrases à trous n’avaient pas de sens. « Hier, je suis allé avec mon … courir ».
Nous vivotions, avec ma mère. Mère, un mot que je voudrais effacer de ma mémoire, la aussi, mais sans y parvenir. C’était tout au bout du village, une petite maison, plutôt une case, et même je suis sûr maintenant, un abribus. Oui, c’est vrai, ça explique certainement pourquoi le vieux tacot fumant s’arrêtait si près de chez nous ! Une piécette en dur où un adulte ne pouvait dormir de tout son long sur le coté le plus petit, augmentée d’un addendum en planche et contreplaqué incertain ayant servi de soutien à une réclame de Byrrh ; Le toit était en fer Dubonnet. Un seul siège en dur, et même très dur : la borne kilométrique à la tête rouge : TOULOUSE 90 km. Personne ne venait jamais. Ma mère ne me parlait jamais de mon père sinon pour me dire qu’il était toujours rond, ou même que je n’avais pas de père. Elle, peut être à cause des réclames qui soutenaient la maison, aimait « le sang du saigneur ». Bien que l’école n’ait pas voulu me supporter bien longtemps, j’ai appris par la suite qu’il fallait un ‘’S’’ à Seigneur et pas de ‘’a’’. Elle allait de temps en temps à l’église proche pour profiter surtout du bon sang qu’elle partageait en riant aux éclats avec un bonhomme qu’elle m’obligeait à appeler Mon Père. Les réserves de la sacristie s’épuisaient bien plus vite que ne l’aurait voulu l’arithmétique simple du nombre des messes dites. Cette spoliation sanguine ecclésiastique ne semblait étonner nullement la hiérarchie. Je me demande encore pourquoi, à la fin de certaines libations, elle m’obligeait encore à : « dit au revoir à ton Père. » Cela créait en moi, une certaine confusion ! J’ai grandi comme ça, de cahutes en cabanes, de tentes en gourbis, de cagibi en baraques en passant brièvement par la case… prison.
Et j’en arrive à ce jour couché sur cette feuille de livre à vous regarder lire, les mains liées dans le dos, une tristesse infinie habite hélas mon corps plat alors que mon âme erre dans le sillage de cet écrit.
Quand je ne suis pas derrière mon trou sténopeique ou aplati à vous observer, je travaille !
J’ai le grand honneur de servir d’agent de surface dans les sous-sols de la clinique d’à-coté. L’allocation d’adulte handicapé et le maigre salaire résultant de deux heures passées tous les jeudis soirs dans les sous-sols ne me permettent pas de vivre. Dans la clinique du »Bon Sain’’, le directeur des ressources m’a autorisé à aller manger dans le petit mess des « grands ». Normalement strictement réservé aux membres du personnel mais presque exclusivement fréquenté par les chirurgiens pressés, à condition que je ne sois pas seul lorsque je m’y rends. Les choses se sont passées ainsi au début, mais les urgences et les déplacements incessants des chirurgiens sans cesse sollicités ont fait que la plupart du temps je me trouvais seul dans la pièce. Ce qui avait été une condition expresse est devenu avec le temps une théorie fictive. Une fois par semaine je remplissais à craquer mon estomac en prévision de jours moins fastes. J’arrondissais mes fins de faim par des chapardages mais aussi j’empruntais sans jamais rien rendre, des outils : une queue de rat pour mon volet, une pince, parfois dans la clinique même une fiole d’alcool, une boite de coton ou une pince de conformation bizarre, des spéculums translucides, des grosses seringues pour asperger les passants, des médicaments en tous genres .
Je vois votre sourire en coin même dans ma nouvelle position couché sur la tranche. Vous vous reconnaissez donc, prenant une ramette de feuilles à votre entreprise, subrepticement et sans le faire exprès, ou bien peut-être un petit document inoffensif… à votre patron, au cas ou, plus tard, si un conflit éclatait, on ne sait jamais.
Moi, par contre, ce n’est jamais par méchanceté et là, je reconnais volontiers que je suis anormal, jamais je ne ferais de mal à personne. Lorsque j’étais enfant, j’adorais vagabonder par les chemins blancs et traverser les prés ‘’pâquerettés’’ de notre belle campagne vallonnée. Un jour j’ai trouvé, camouflé dans un buisson, un bidon de fer blanc de la grandeur d’un cartable et qui probablement avait contenu de l’huile de tracteur. Je le pris, le découpai avec l’Opinel que j’ai toujours sur moi, d’un petit volet sur le flanc qui servirait de porte ; Le fourrant de foin et de brindilles j’en fis une cuisinière à bois comme celle de l’abri bus. Ah, que j’en fis cuire des poulets quand je trouvais une fourmilière. Les cuire vivantes les faisait se contorsionner sur la plaque chaude, les loches et les limaces transpiraient leurs gluantes sueurs, les sauterelles crissaient et leurs membres se tordaient comme des allumettes qui se carbonisent. Mais jamais elles ne se sont plaintes.
C’était mon plaisir, immense, de côtoyer les médecins dans la cantine. Certes je n’avais jamais l’occasion de parler, mais tout le monde avait appris à me connaître, j’étais devenu transparent à leurs yeux. Je pouvais écouter et enregistrer des conversations personnelles ou professionnelles, les récits des diverses interventions chirurgicales qui devenaient ainsi, au fil du temps, aussi limpides que si j’y avais participé, les erreurs de diagnostic si mal vécues des protagonistes, les accouchements faciles et les ‘’dystociques’’, comme ils les appelaient. Je me persuadais que je serais capable d’amputer une jambe gangrenée, de sauver une jeune mère d’une torsion utérine avec hémorragie cataclysmique, d’anesthésier à brûle-pourpoint un brûlé vif se tordant de douleur dans un dernier sursaut de vie. Tout devenait clair dans mon cerveau surexcité. Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait discuter des heures d’un diagnostic alors que moi, ignorant, ou plutôt croyant ignorer, je voyais de plus en plus nettement les choses qu’ils révélaient, là, à mon oreille attentive. Sur les médicaments même, je commençais à en savoir beaucoup. La colchicine pour le pied rouge sang de la goutte, la digitaline pour cet homme qui s’étouffe sous le tsunami de son poumon cardiaque et le lasilix° pour le faire pisser comme le Niagara, le Diprivan° qui engendre une anesthésie rapide et courte bien utile pour les actes vite faits. J’ai si souvent entendu les anesthésistes parler de ce produit et de ses effets néfastes que je pourrais instantanément vous anesthésier, le temps de vous voler votre portefeuille. A votre réveil, il serait revenu dans votre poche…allégé de son contenu.
Ne vous tâtez pas le cœur, vous vous rendez bien compte que dans ma position actuelle je ne peux pas mettre mon savoir à exécution. Votre portefeuille est en sécurité dans votre poche, mais… tout peut arriver….
J’aimais aussi me prélasser sur le canapé de cuir fauve, patiné par les fondements illustres du passé, éculé aussi par endroits mais tellement attirant. Je passais de longues minutes à parcourir les journaux laissés là par le personnel bipé en urgence. Il y en avait pour tous les goûts : les politiques, les scientifiques, les spécifiques et les généralistes. Mais aussi les humoristiques, les osés et les dénudés, les orientés féminins et, déjà cités, les masculins. Moi, je lisais les quotidiens et j’en avais sept à lire.
Mais allons donc, essayez de suivre sinon, vous n’arriverez pas à la fin de mon histoire et j’en serais contrit. Sept, bien sûr, puisque je me rendais à la clinique pour travailler, une fois par semaine, le jeudi si vous voulez savoir. Je ne le répéterai plus.
Les quotidiens de la ville et les régionaux ne parlent que de l’actualité de chez nous. J’adore la rubrique nécrologique et les publicités. « Mme Thanato vous fait part de son décès arrivé bien trop tôt »… puisqu’elle n’a pas pu terminer sa rubrique. Mr Devin aurait voulu vous inviter à son enterrement s’il avait pu y assister. Il vous remercie d’avoir pris sa place. Et les publicités : excellentes, bien plus intéressantes que les réclames du temps des Dubonnet. ‘’Une superbe voiture Renault pour tout le monde avec 60 euros par mois sur cinq ans’’ écrit en gras et en couleur mais aussi en très petit juste sous la roue de la voiture, avec un premier versement de 10 000 euros. Et voilà, l’affaire est dans le sac. Renault s’est foutu de vous ! Et en grand !
Aujourd’hui, la crise économique mondiale vante la revente de l’or, de l’argent et du cuivre à des prix d’achats superfétatoires. Quelle mamie n’a pas dans le tiroir de la vieille Singer qui file une bonne retraite dans le grenier de la maison, une petite douzaine de piécettes en or pour les »en cas » ? Napoléon ou Louis ? Peu importe. Et le cuivre ? Le journal nous rapporte le cas d’une paysanne du voisinage qui a dû se rendre à la ville pour se plaindre auprès des télécoms de l’inactivité de son téléphone. Et qu’elle n’a été sa surprise d’entendre que les cinq cents mètres de fils de cuivre de sa ligne avaient été volés nuitamment.
J’ai beaucoup souffert aussi de lire ce soir dans ma rubrique préférée, celle des chats écrasés, l’accident gravissime de ce gamin, enfourché et brinquebalé par une horde de cyclistes piaillant, juste de l’autre coté du pâté de maisons, et dont la vie ne tenait qu’à un fil. Tout mon corps se mit à trembler, une sueur froide ruisselant dans mon cou ; Un rideau tomba devant mes yeux, je laissai tomber le journal. De longues heures s’étaient probablement écoulées lorsque je me réveillais baignant dans une flaque d’urine, la langue sanguinolente. Après quelques minutes de torpeur écrasante, je me suis remémoré les descriptions imagées de la crise typique d’épilepsie que les médecins du mess mimaient tout en avalant à la hâte les dernières bouchées du repas. Je venais donc de faire une crise épileptique, du seul fait de revoir les images confuses de mon accident ravageur. La dure-mère, le crissement des pneus, la tige de fer revenaient me torturer. J’avais la tête comme une boule de feu. Je giclai hors du mess et courus ; Plus je courais, plus le feu de la tête semblait attisé. Je montai les escaliers à la vitesse de l’éclair sans me soucier de la présence ou non du bouchon possible de la Bouquet, sautai sur mon lit en me fracassant la tête sur les montants du lit et m’endormis, j’espérais pour l’éternité.
L’éternité fut de courte durée et me rendit à la vie, complètement transformé, je ne me reconnus plus. Je m’endormis Dr Jekyll et me réveillai Mr Hyde. J’étais normal et me sentis anormal. J’étais nonchalant et devins explosif. Le plus étonnant dans ma nouvelle peau était anormalement normal de me retrouver anormal, j’acceptais désormais mon anormalité et même voulais tout de suite en profiter.
Tout était en dessus-dessous dans ma cervelle commotionnée. L’or, l’argent et le cuivre s’amalgamaient aux Byrrh, Izarra, Bénédictine et autres alcools anciens, tant et si bien que je me demandais si je n’émergeais pas tout simplement d’une cuite ‘’gigantissime’’ qui allait s’évanouir dans les minutes à venir. Sauf que revenait, sans cesse, parmi les volutes folles de mon désordre interne, la sensation étrange d’un devoir inassouvi. Malgré mes efforts soutenus je n’arrivais pas à rassembler et ordonner les pensées évanescentes qui tournoyaient dans mes hémisphères cérébraux, s’éloignant et se rapprochant à la vitesse de la lumière, et soudain ….le calme chût. Une plaque de cuivre jaune phosphorescent étincelait de tous ses feux avec en lettres d’argent et d’or gravées, ce mot:
« Expérience »
Le fil ténu qui relie les membres de ma famille, de génération en génération, s’est soudain démêlé comme un ressort comprimé que ne pouvait plus contenir ma tête, pour me rappeler à mon destin. Aléa jacta est. Il faut reprendre les choses en mains. Je m’y attelle immédiatement.
Mon fil d’Ariane sera le cuivre, l’or ou l’argent.
Tout d’abord il me faut un détecteur de métaux innovant, sensible, et indétectable, quelques outils simples qui me sont familiers et que je possède déjà. S’il m’en manque un, je le subtiliserai, comme de coutume, au magasin d’en bas ou à la clinique. Je décide que cette expérience portera sur trente cas, pas un de plus. Comme dans le théâtre antique, l’unité de lieu toute trouvée sera : « Les Bons Sains ».
Le détecteur de métaux doit être passe-partout, pas repérable, peu volumineux, plutôt en bois pour un contrôle strict de l’humidité qui pourrait endommager les circuits électriques. Je dis bien électriques et non électroniques, pour la bonne raison que mes connaissances sont nulles dans ce domaine. Les solénoïdes aux fils de cuivre, les diodes, les capacités, les push-pull les circuits amplificateurs et les sinusoïdes me rappellent les longues heures de mon enfance où je fabriquais dans des boites d’allumettes des sonnettes improvisées. Tiens les allumettes me font penser aux cigares du Mess des médecins. Ces belles boites de cigares de la Havane feraient très bien l’affaire, elles sont discrètes, assez grandes, sèches et facilement logeables dans un sac. Je courus au Mess : une boite de Cohiba presque vide et une pleine de Bolivar m’attendaient sereinement.
J’ai passé une semaine entière à enrouler le fil sur le noyau de fer doux, à souder, amplifier, dessouder, compresser, coller, tester et »re-tester », sans compter la demi- journée à démonter mon sèche-cheveux pour lui voler son cuivre, et une autre pour aller à la grand’ ville acheter un vu-mètre de la grandeur idoine pour l’insérer en lieu et place du O de Cohiba et le rendre ainsi invisible. Enfin l’appareil fut prêt et capable de détecter une aiguille dans une meule de foin. Un de ces soirs, je le testerai incognito à la clinique.
La deuxième boite de Cohiba contiendra le peu de matériel nécessaire aux expériences, comme une pince, une seringue éventuellement et quelques fioles, ainsi qu’aux rapatriements des butins. J’adapterai tout cela par la suite.
Cessez de trembler comme une feuille, n’oubliez pas que je suis là, couché dessous, et ça me donne des nausées. Je vous ai déjà dit que je ne savais faire du mal à personne, croyez moi.
Malgré tout le sérieux de ces préparatifs, je fus un peu tourmenté par la facilité du dispositif imaginé. Et si un problème de dernière minute se faisait jour alors ? Qu’elle serait la stratégie de retrait ?
La seule boite de cigares banalisée ne suffirait peut être pas pour m’innocenter. Il me faut encore peaufiner la stratégie avant de me lancer dans l’opération. Le plus difficile est cette transformation lente que je sens monter en moi, de l’expérience au défi ! Cette nuit je dois tester le dispositif dans sa globalité, sans chercher le gain ou le profit.
Comme chaque semaine, je quitte mon appartement vers les vingt heures pour me rendre à la clinique proche mais ce soir je porte mon précieux ‘’Cohiba-mètre’’, si finement ciselé pendant des heures, un véritable objet de précision sous le bras. L’escalier est vide comme d’habitude et, franchie la porte vitrée de la clinique vidéo-surveillée, je me dirige vers le ‘’descenseur’’ qui me laisse au premier sous-sol, celui là même où se trouvent les salles d’opération, où, bien sûr, je n’ai pas accès. C’est d’ailleurs étonnant d’avoir installé les salles dans un lieu où le sommet de la seule fenêtre de la salle principale donne sur le caniveau de la rue des Martyrs : Bonjour les dégâts lors de l’aération. Mais peut être n’y a-t-il pas lieu d’aérer. La clinique, bien que très ancienne, est entièrement aux (sévères) normes actuelles comme le disait le Docteur VOATT lors de l’inauguration, après des travaux gigantesques. J’ai un peu de retard, mes heures pour le balayage des couloirs se situent entre 20h et 22h au moment où tout est redevenu calme. Je suis tranquille. Rarement passe une infirmière se rendant à l’autre bout du long couloir pour prendre un dossier aux archives. L’occupation n’est pas harassante puisque je suis pourvu de toutes les commodités modernes pour ce travail. L’imposant ‘’vibro-astico-aspirateur’’ à désinfection ultraviolette fait tout à ma place et parfois me lustre aussi les chaussures. Si bien que, lorsque j’arrive au niveau des tableaux d’occupation des salles et des interventions programmées, je peux prendre tout mon temps pour étudier les horaires et bien viser ma cible. Ce soir, j’ai bien vite repéré une intervention avec anesthésie totale terminée probablement assez tard. Le malade aura sans doute regagné sa chambre après son récent passage en salle de réveil et je pourrai compter sur son état léthargique pour tester in vivo mon Cohiba-testeur. Je prévois une efficacité au bout de 20 minutes et peux donc terminer tranquillement mon travail. Je tourne tout de même la manette d’accélérateur de l’engin nettoyeur positionnée sur cinq au lieu de trois et j’entends sa turbine interne qui se met à ‘’turbiner’’ dur. C’est la première fois que je (il) travaille à cette vitesse. Espérons le incapable de m’aspirer un ongle des orteils ou un pan de moquette ce qui mettrait bien à mal mon premier plan d’action.
21h30 : Je prends dans le placard de service où j’avais échangé mes habits de ville contre cette tenue ridicule d’un vert douteux, le testeur savamment planqué au fond de l’étagère supérieure, et me rends, par la porte de secours, à l’étage supérieur, Salle 20 coté rue. Je rentre sans frapper, pas la peine, un homme barbu de quelques jours peut être, est allongé sur le dos et ronfle paisiblement. Un ‘’goutte à goutte’’ qui me parait simple, peut être de l’eau, passe imperceptiblement de verre à veine. Je ne perds pas de temps et pose mon détecteur de métal sur le creux de son estomac, L’aiguille de mon vu-mètre s’affole traduisant un objet métallique sous-jacent. Pour savoir ce dont il s’agit, je m’apprête à soulever les draps et ouvrir son pyjama à la recherche d’une éventuelle médaille de Lourdes en argent, lorsqu’il ouvre brusquement les yeux avec un air épouvanté. Heureusement la canule d’oxygénation qu’on lui avait enfoncée dans le gosier pendant l’opération lui avait probablement abîmé le pharynx et les cordes vocales et aucun son ne sortit de sa bouche. Cela me laissa le temps de prendre l’air le plus candide que je ne me connaissais pas et de lui expliquer, les jambes tremblantes et la bouche sèche, que je venais de lui faire un ‘’Cohigramme’’ de surveillance habituel après une telle intervention. Comprit-il quelque chose? Il se rasséréna. Je pris la poudre d’escampette, le Cohimètre sous le bras, redescendis en nage l’escalier de secours, mis mes affaires de ville sur le costume vert, sans me soucier si elles étaient à l’endroit et arrivai, haletant dans ma chambre. Je me jetai sur mon lit en évitant de me fracasser la tête contre la tête de lit cette fois-ci. Quand je me réveillai, je me surpris à penser, à m’émerveiller même, comme pour la conquête de la lune ou l’exploration en son temps des lointaines Amériques, d’avoir prévu un test de fiabilité de la méthode. La conclusion paraissait évidente et ne faisait plus de doute, J’attendis désormais sereinement et sans aucune appréhension l’arrivée du jeudi suivant pour lancer le corps de Mon Expérience.
Deuxième partie.
La ville était paisible. Tout le monde vaquait à ses occupations habituelles. Et pourtant ce matin-là, à la relève du personnel de nuit, un germe menaçant allait sortir de la clinique par l’entremise d’une infirmière bavarde, pas la plus intelligente certainement puisqu’elle dût se faire mousser en lançant dans la ville une ‘’araignée empoisonnée’’, peut être chez le boulanger, ou bien chez sa grande amie Pipelette de la rue des ‘’Grandes Gueules’’. Cette minuscule araignée allait tisser sa toile maléfique sur toute la ville, Oh, ce n’était pas bien méchant : « Une jeune femme est morte ce dimanche » dit-elle avec un léger rictus qui laissait suinter une goutte de jus douteux. Et le papotage continua comme il se doit dans le monde des pipelettes. Mais les pipelettes ne sont pas sourdes. Et voilà-t-y pas que Pip2 met son châle noir et part à grandes enjambées chez Pip3 en lui racontant, l’air de rien, qu’une femme très jeune avait succombé dimanche à une maladie inconnue. Pip3 part en trombe chez Pip4 qui était avec Pip5 et déjà la peste (c’est le cas de le dire) était aux portes de la ville, les médecins n’y comprenaient rien. La toile s’étendait à la vitesse Pip au carré.
Cependant, dans la clinique, depuis plusieurs jours, c’était effectivement le branle bas de combat.
Le Dr Voatt est un homme rond mais carré : Il est tellement rond que les spécialistes comportementaux et physionomistes l’auraient bien classé dans le groupe des pycniques cyclothymes, s’il n’avait été aussi carré. En effet, dans la clinique des Bons Sains, il en était quasiment le chef, non pas qu’il tînt à avoir la suprématie sur tous les autres mais il avait de tellement bonnes idées qu’il les menait jusqu’au bout avec brio et ténacité. Tout le monde lui tirait le chapeau et lui laissait carte blanche. Il avait des yeux aiguisés comme des flèches, voyait tout, des oreilles dignes de la CIA et la langue bien pendue. Depuis quelques semaines maintenant, il semblait s être ovalisé, les flèches de sa vue se transformaient petit à petit en flèches à ventouse et la CIA en vulgaire Quai des Orfèvres. Sa belle langue rose se »marsupialisait » tel un vieux sac à bretelle de mémés.
Il y avait de quoi être très inquiet. La clinique jusque là exemplaire, subissait l’assaut d’une épidémie de pathologies nosocomiales incompréhensibles. La pathologie avait débuté voici un mois et demi par une septicémie chez une jeune femme de 32 ans qui étaient venue se faire opérer d’une complication hépatique d’un calcul de la vésicule. Il s’était enclavé dans le canal cholédoque d’où il s’obstinait à ne pas vouloir sortir. Elle avait été opérée avec succès et sans complication évidente le jeudi matin et avait présenté une fièvre très élevée le samedi matin ; L’hémoculture avait montré la présence de Echerechia Coli dans le sang. Le Dr Voatt savait très bien que ce microbe vit dans l’intestin et qu’il peut, lors de cette intervention, passer dans le sang. C’était la première fois que cela arrivait. L’inondation antibiotique était venue à bout de cette grave infection. En fait, rien de très exceptionnel mais le destin est tenace et huit jours plus tard un phénomène analogue se produisit avec de nouveau un Escherechia coli chez une autre opérée récente, qui elle, était rentrée chez elle après une intervention sommes toutes anodine. Elle revint en urgence avec une forte fièvre, le dimanche matin. Elle mit en éveil le sens critique du Dr Voatt qui avait des connaissances très pointues en sémiologie et qui anticipait toujours. C’était dans sa nature et en adéquation exacte avec la démarche médicale. Il sentit en lui une confusion inhabituelle et s’inquiéta de la possible apparition d’une contamination iatrogène. Il demanda un sérotypage de ce germe habituellement inoffensif. Toujours tourmenté sans raison précise, il demanda à tout le personnel de redoubler de vigilance dans l’asepsie des soins, le lavage des mains, le changement des blouses, en prenant soin de ne pas croiser les anciennes et les nouvelles, de toujours porter le bonnet, pour les femmes aux cheveux longs, de respecter les normes scrupuleusement, au cas où ! Il fit jeter et renouveler tout le matériel jetable à utilisation unique même si la date de péremption n’était pas atteinte, fit tout désinfecter. Il croisa les doigts pour que tout s’arrête là. La fin de semaine approchait, il ressentit un frisson étrange. Décidément, c’était presque devenu une tradition maintenant, une jeune femme se présenta, pliée en deux, une main retenant son bas ventre, une fièvre de cheval, et des écoulements génitaux malodorants. C’était un autre dimanche maudit. S’il n’avait été athée, il aurait pensé à un châtiment divin. Mais pour quelle raison ? Ce qui se dit en ville serait-il à prendre au sérieux ? Serait-ce une peste des temps modernes transmise par quelque animal galeux ? Un tison le transperça et il décida tout de go d’examiner les kilomètres de pellicule que cracherait l’enregistrement vidéo de la porte d’entrée, à la recherche de,,,, il ne se doutait même pas de quoi. Une bête ? Un Humain qui transporterait incognito un animal de compagnie strictement interdit ou des aliments tout aussi indésirables ? Il verrait bien. Il prit la décision d’y consacrer le dimanche entier, mais avant, il avait à affronter les contrôleurs de la DDASS qui avaient été prévenus pas ses soins. En effet trois cas douteux dans un contexte de panique générale in situ et dans la ville ne pouvaient pas laisser indifférents les fins limiers du département. Entre temps, la culture des secrétions putrides vaginales de la dernière victime, s’obstinait à déclarer le Coli OC138, toujours le même germe responsable de cette situation inextricable. Les agents du FBI local firent tout, des prélèvements multiples, des examens à la loupe, consulté les bibliothèques… Ils auraient même lancé des carottages géologiques des sous sols de la clinique, des sondes Curiosity sur les champs stériles des salles d’opération, des endoscopes géants dans les tuyaux d’évacuations des eaux usées, des spy-wares et des chevaux de Troie dans tout le réseau informatique de la ville et même de la Région. Mais voilà ! Peu de subventions pour les investigations à faire. Où restait-il à chercher ?
Le Dr Voatt arriva de la ville, noir de colère. Il assista, bien malgré lui, aux échanges d’inepties inévitables dans la boulangerie, bloqué dans la file d’attente, derrière le présentoir à gâteaux. Ah, c’était facile ! « Dr Voatt n’y voit que dalles ! » Disait un échevelé aux neurones probablement dans le même état que ses cheveux, et « si c’était les Marsiens ? Surenchérit l’autre. Nous, On va voir chez eux sans permission, peut être qu’ils se vengent. » Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il obtint enfin sa baguette toute chaude.
Il s’affala sur son siège, désespéré. Il réfléchit, les doigts glissés dans les quelques dizaines de cheveux qui lui restaient et qu’il n’allait pas garder bien longtemps, dans cet état anxiogène. Il pensa tout haut : « ça ne peut pas être un phénomène naturel…. nous en sommes déjà à trois femmes alors que la terre comporte grosso modo moitié-moitié d’hommes et de femmes. Ce ne peut être qu’une personne qui, par inadvertance, transporte sur ses mains le même microbe, mais pourquoi alors ne se développe-t-il qu’en fin de semaine ? » Il décida de convoquer un par un tous les membres du personnel pour se rendre compte, inspecter, interroger, scruter, responsabiliser, conseiller et parfois seulement faire connaissance. Serait ce un panaris sur les doigts d’une infirmière ? Une pathologie cachée ? Tout en respectant la décence et la confidentialité, il allait examiner subrepticement l’état de la plus petite lunule, la structure de tous les tragus visibles, les caroncules de tous les yeux ainsi que les commissures de chaque lèvre.
Il commença par ses confrères qui se livrèrent corps et âmes aux investigations de leur collègue. Il le fit pour ne pas se mettre en porte-à-faux avec le reste du staff, mais pensait bien que, au moindre doute infectieux, il aurait été mis au courant sur le champ par le confrère lui aussi confronté à la même calamité. Il en fut de même avec les infirmières chez qui, malgré un questionnaire serré, rien ne l’inquiéta. Le personnel des cuisines, des chambres, des bureaux et même les secrétaires passèrent à la moulinette médicale. Momo aussi passa devant l’inquisiteur, sans soucis. Lorsqu’il franchit la porte du bureau du Docteur qu’il avait croisé de multiples fois, sans lui parler, dans le mess de la clinique, il se vit offrir un Armagnac Samalens bien de chez nous. Le médecin allait s’en procurer directement dans les chais de Nogaro où il pouvait ainsi profiter des multiples dégustations, des Vieux, des Hors d’âge. Il ne détestait pas les sans-âges du tout. Le Dr Voatt était un épicurien à n’en pas douter. Momo refusa tout alcool. Il n’en buvait jamais lui dit-il. Avant de passer aux choses sérieuses, il lui tendit la boite de havanes qu’il affectionnait particulièrement et ne parut pas apercevoir le léger changement de nuance de la peau de son vis à vis. « Non merci, je ne fume jamais non plus. », Répondit-il avec assurance. Le Dr Voatt, un peu blessé de ne pouvoir se servir seul d’un objet interdit dans les locaux de la clinique, lui expliqua qu’il partait tous les six mois à Cuba. Il se rendait dans la verte et attrayante région de Vignales, dans le nord de l’île, pour tester les meilleurs cigarillos et faire ses emplettes. « Mais pourquoi vous appelle-t-on Momo ?». Celui ci se hasarda à un trait d’humour : « peut être un diminutif de »Mauvais’‘ : En fait, mon nom est trop long : Modeste Lespérimentaleur. » Bien, passons aux choses plus sérieuses et là le Dr Voatt lui expliqua avec des mots simples les infections en séries depuis quelques mois, s’il n’avait pas été malade et autre question orientée. Momo ne s’étendit pas sur la bonne santé générale de sa famille et expliqua sommairement son accident d’enfance, son amaurose unilatérale par absence de l’œil énuclée dans la foulée, sa pension d’invalide et même dernièrement, sa crise d’épilepsie dont il ne voulait pourtant pas dire un mot. Mais le charisme, la gentillesse et l’affabilité du Dr Voatt qui lui parlait en homme, peut être en père, le contraignirent à s’épancher plus que à souhait. Il quitta le Dr Voatt et rentra chez lui rassuré. Il n’en était pas de même du médecin qui ressentit le même sentiment d’échec que les nombreuses fois où le diagnostic erroné ou incomplet avait été préjudiciable au malade venu le voir avec confiance.
Le dimanche était maussade et bien que pour une fois pas trop enclin à la plaisanterie, il dit à sa femme qu’il devait passer sa journée au cinéma. Ce n’était pas la meilleure blague à faire à son épouse qui avait décidé de longue date que ce dimanche serait consacré à la plage, la nage et le farniente. En ce qui concernait la nage, lui, était déjà dans le bain. Il dût expliquer et répéter qu’un certain devoir l’obligeait à se rendre à la clinique, qu’elle était bien sûr au courant des ragots de la ville, mais qu’il n’y avait pas de fumée sans feu. Il s’entendit dire en ricochet qu’il ne s’appelait pas »inspecteur Bourrel » et que des gens parfaitement compétents étaient sur l’affaire. Il eu gain de cause lorsqu’il décréta : « Si tu tombes malade dimanche prochain, va directement voir les gars du FBI alors. »
Son bureau avait été aménagé à la façon ‘’château fort du Moyen Âge’’. Derrière son trône, trois litres cinquante au moins de son Armagnac favori, sur un coin du bureau, une boite de gros Cohiba et trois de cigarillos Bolivar, sous la fenêtre, où il espérait un hypothétique courant d’air frais conservateur, pas loin d’un demi kilomètre de saucisse à la couleur Kaki déjà douteuse .
Au milieu du bureau, il avait fait venir directement de la fabrique le dernier magnétoscope, le plus sophistiqué, mais surtout le plus précis du moment avec maintes vitesses de défilement avant / arrière / arrêt sur image, zoom super puissant et j’en passe. Sur sa gauche trônait un écran de télévision haute définition, pas très grand, mais avec des pixels brillants comme des étoiles super MOLED et compagnie. Le technicien de la clinique lui apporta les huit cassettes en lui expliquant que seuls les derniers 15 jours étaient en haute définition mais les cinq mois précédents avaient été compressés en un format dégradé qui ne permettait que d’avoir une vision d’ensemble sans détail précis.
Il demanda à ce qu’en aucune manière on ne le dérangeât de la journée.
Le technicien disparu. Il enfila la première cassette chronologiquement étiquetée A dégradé ; Il s’empêcha, mais pas pour très longtemps, de mettre les pieds sur le bureau, à l’américaine comme au temps de la prohibition.
Son téléphone antique, se mit à faire trembler le bureau et n’accepta d’arrêter ce vacarme qu’au décrocher du combiné noir. Une voix connue lui appris qu’une autre femme était rentrée dans la nuit avec une possible métrite carabinée hyperfébrile. C’en était trop, la rage le prit mais paradoxalement se calma aussitôt.
Au bout d’un certain temps, il regretta la plage et la vraie brasse. A midi, il n’avait parcouru que trois cassettes du fait que, consciencieusement, il revenait en arrière pour revoir le moindre détail, détail introuvable, il s’en doutait. Midi : Il fit une pause saucisse, eau de vie, tabac et s’aperçut, mais un peu plus tard dans l’après midi, que le mélange n’était pas cohérent et qu’il en prenait lui même le chemin. Il ne revenait plus en arrière pour voir les détails de la vidéo, non pas parce qu’il n’y en avait pas mais bien parce que le bouton idoine n’existait plus. Il décida sagement de faire une bonne sieste pour métaboliser les kilomètres de pellicules et accessoirement les quelques mètres de saucisses ‘’armagnaquées’’, à cette heure, noires tirant sur le violine.
Cinq heures sonnèrent à l’horloge de la ville quant il ouvrit un œil dubitatif, mais l’autre le mit tout de suite dans l’ambiance. Il restait quatre cassettes avant le soir et surtout il attendait un résultat positif, sinon rien. La sieste avait porté conseil en plus de la digestion du mélange explosif à la Ben Laden.
Sur les mauvaises images dont il était gavé, apparaissait un individu qui entrait à la clinique avec un paquet carré ou un livre sous le bras et sortait quelques heures après avec un objet dans les mains, qu’il portait cette fois devant lui avec l’attitude du chef de l’église anglicane apportant la couronne de diamants à sa Majesté. Il ne savait pas si c’était un effet de la saucisse violette, un rêve de sieste arrosée ou la réalité. Il reprit la cassette A puis B puis C à grande allure et s’aperçût que ce bonhomme faisait la même procession tous les jeudis soirs. Rien de bien dangereux. Grâce à ce retour sur le passé, il apprit beaucoup de choses sur la vie de la communauté de la clinique. Telle infirmière, par exemple, peut être la meilleure, en tout cas sa chouchoute qui se jette , au sortir de la clinique, dans les bras d’une autre femme, leurs seins et leurs bouches s’effleurant tendrement mais furtivement; Le malade qui rentre à la clinique après avoir lancé un regard à droite et à gauche, un long museau de chien de type « saucisse » qui pointe par la boutonnière dégrafée de la veste choisie volontairement trop ample ; Le personnel qui sort de la clinique bien plus tôt que ne le stipule son contrat…etc.
Quoiqu’il en fût, il tint à revenir sur le seul élément étrange de ce visionnage lorsqu’il en arriva à la cassette incomplète numéro huit, pleine d’images de qualité. Il se précipita sur le compteur pour se rendre directement à l’index : jeudi 20h. Il eût pas mal de difficulté à stabiliser l’image, eu égard à la complexité de cet appareil trop sophistiqué. Il y parvint, fit un arrêt sur image et reconnu immédiatement MOMO qui se rendait à son travail. Mais pourquoi portait-il cette boite avec cette attitude d’adorateur ? Il zooma au maximum sur l’objet carré qu’il portait sous le bras. A n’en pas douter il semblait s’agir d’une boite plutôt marron mais où il était impossible de distinguer plus d’une couleur malgré la qualité de l’appareil. L’image très pixelisée laissait deviner une sorte de couronne sur la face de la boite avec un point noir en son centre. Il changea d’image et même de jeudi mais rien ne permettait de savoir de quoi il s’agissait. Éreinté, fatigué, dépressif, s’avouant vaincu, il s’étira de tout son long sur son confortable fauteuil de velours noir. Après un moment de détente bien mérité, il se pencha sur son bureau pour prendre un cigarillos et reçu un choc électrique dans sa réticulée ascendante. Il faillit dire « Bon dieu, mais c’est bien sûr. » Mais il se retint puisque sa femme avait affirmé qu’il n’avait rien d’un commissaire. La boite, il en était persuadé maintenant était une boite de Bolivar avec sa tète caractéristique, auréolée d’une cape et d’un chapelet de pièces de monnaie.
Une bonne chose de faite, elle redonnait du cœur à l’ouvrage au Dr Voatt.
Il se remémora sa rencontre avec Momo dans son bureau, essaya de dérouler de nouveau le film de leur conversation, l’Armagnac qu’il refusa, mais aussi le cigarillo pourtant excellent qu’il lui présenta dans une boite similaire. Pourquoi se promène-t-il dans la clinique avec une boite de cigarillos qu’il ne fume même pas et qu’il paraît idolâtrer à la sortie comme si c’était un trésor de Bolivie provenant du Lac Titicaca proche. Il était tard, sa tête fumait, il n’était pas plus avancé et il rentra le teint blanc à la maison en lieu et place du beau teint hâlé qu’il aurait pu prendre à la plage.
Troisième partie.
C’était jeudi. Pas un jeudi de n’importe quand. C’était son anniversaire et il ne l’avait pas prévu. Mais c’était aussi le jour de l’apothéose de son grandiose défi expérimental qui allait faire honneur à sa famille. Il était au terme de la série des trente expériences prévues. « Ça va être quelque chose! » Bougonna-t-il dans son fort intérieur. Il en était arrivé même à acheter une bouteille de champagne, du bon croyait-il, alors qu’il ne s’agissait que d’une Veuve Cliquot qu’il n’ouvrirait même pas, car il abhorrait l’alcool. Il avait tout de même placé à coté de la bouteille une flute très haute qu’il avait chapardée toujours chez son distributeur préféré. Vingt heures ; L’heure du dénouement s’approchait à grands pas. Il prépara son réceptacle à bijou cubain qu’il mit sous son bras et sans changer un iota à son habitude il quitta fièrement son logis pour se rendre à la clinique qu’il atteignit très vite. Il passa la porte de verre et prit le ‘’descendeur’’. Il mit en marche son aspiro-lustreur avec le turbo réglé sur puissance maximale. Il arrêta net à 21h30 précises pour se rendre à son placard où il se chargea de son matériel. Deux chambres étaient ciblées avec deux malades récemment opérés dont l’un, au moins, ferait l’affaire. C’était la salle numéro 19 et l’autre, qu’il visa, était prédestinée avec le 3 et le 0 collés en lettres étincelantes sur la porte. Il entra, sans complexe et sans frapper bien sûr, installa son détecteur sur le corps de la victime. L’aiguille du détecteur s’affola et prouva ainsi, la présence d’un dernier trésor sous-jacent. Il ouvrit la boite, s’empara de la seringue au bout de laquelle il adapta l’aiguille, coupa d’un geste sec le cou de l’ampoule de diprivan°. Il en suça la moitié du contenu et vint l’injecter lentement, sûr de lui, dans la tubulure du goutte à goutte de sécurité encore en place. Il rangea rapidement le matériel sans s’occuper du sort du malade mais, par hasard, son regard passa sur son visage. Il fut pris de stupéfaction. Il n’en croyait pas ses yeux tant la Nature, en cette journée mémorable, lui apportait d’intense joie. C’était le bouquet final. Mme Bouquet en chair et en os était sous ses yeux ébahis. Elle dormait calmement. Il ne perdit pas une seule minute. Il aura tout le temps, plus tard, autour de sa bouteille de Champagne et ses trente trophées de savourer cette journée exceptionnelle. Il souleva les draps, écarta avec tendresse les cuisses de Mme Bouquet et fit de même de ses lèvres, se tourna sur le coté pour atteindre le spéculum dont il ne s’aperçut pas du changement de transparence, l’introduisit entre ses deux doigts. Avec la pince, il coinça les deux fils et tira fermement dessus pour extraire son trentième stérilet au CUIVRE, son dernier GyniumT* de collection, preuve de sa victoire, quand la porte de la chambre s’ouvrit brutalement, le Dr Voatt apparut, affublé de deux personnages sombres en uniforme.
Partie finale.
Le Dr Voatt avait fini par admettre qu’un personnage était à l’origine de ces cas graves d’infection profonde. Toujours des femmes et toujours à la même date ce qui faisait remonter l’infestation au plus tard à 48 h avant les premiers signes. Ces éléments et le comportement bizarre de Momo qui ne venait travailler que le jeudi soir l’ont poussé à le considérer comme suspect numéro un, Il prit la décision de forcer son armoire et découvrit le pot aux roses en retrouvant dans la boite de Cohiba ; La seringue, l’aiguille sale et le spéculum vaginal réutilisé. Celui ci paraissait lavé mais certainement pas stérilisé ! Il décida de ne rien toucher pour prendre le coupable la main dans le sac. Il prit soin, bien sûr, de changer l’aiguille et de remplacer le spéculum usagé par un neuf stérile. Il espérait que, dans le feu de l’action, Momo ne découvrirait pas le subterfuge: Le nouveau spéculum neuf était beaucoup plus translucide que le vieux usagé. Il comptait beaucoup sur la pénombre, ou la nuit venue, dans la chambre visitée.
La seule chose qu’il demanda à la justice fut un procès à huis clos pour éviter la psychose féminine qui aurait pu se répandre dangereusement sur la ville.
Écrit en septembre 2012
FIN
BIOGRAPHIE DE MICHEL
Michel PIOVEZAN, né en 1951, fils d’émigrés italiens de 1930, médecin de famille depuis 1980 dans une ville moyenne du Tarn et Garonne a consommé sa vie active à donner du soin avec conscience à ses patients. Ses rares temps libres sont dédiés aux voyages et à la passion de la vidéo animalière (Voir des exemples sur YOU TUBE choix « PIOVEZAN Serge Michel »). Il préfère ‘’faire les livres’’ en les confectionnant souvent lui-même, à la lecture à proprement parler. Pour celle-ci, il donne préférence aux auteurs étrangers lus dans la langue originelle : Italien ou espagnol particulièrement mais en patois romagnol avec délectation ! Son anglais est bien trop rudimentaire pour attaquer les auteurs anglophones sauf dans le cadre des très astucieux livres bilingues. Il s’est attelé en 2007 à mettre sur papier les plus extravagantes ou émouvantes anecdotes de son exercice, les réminiscences coquines ou les situations lugubres et insolites de sa vie estudiantine toulousaine. (Le néo médecin de la Lomagne sans cesse enrichi mais non encore édité). La ‘’dernière expérience’’ s’inscrit dans un groupe de trois nouvelles qui intègrent des thèmes de l’actualité ou de la recherche actuelle : le biotope intestinal :’’ La bio taupe. Ed EDILIVRE’’, les moyens modernes de surveillance : Le drôle de drone. A paraitre ici.