
Un entartage salvateur.
Ecrit le 25/04/2019
L’information tourne en boucle depuis une semaine. Il est impossible de l’esquiver sur quelque media que ce soit. Le corps de la nouvelle n’est pourtant pas très consistant. Le Président de la République a été menacé de mort dans un message anonyme reçu par le Directeur d’un grand journal national. Les grands experts scientifiques du pays ne sont pas arrivés à tirer le moindre indice de la myriade d’examens que le document a subi. Il faut dire que chaque lettre du message a été écrite avec une machine différente sur un papier d’une banalité à toute épreuve, il va s’en dire, sans la moindre trace d’empreinte. Tout le monde ne parle que de ça, et chacun y va de son interprétation ou de ses phantasmes. Les grands personnages de l’Etat sont dubitatifs et désemparés. Pas un seul expert n’est capable de concevoir le moindre scenario et encore moins une conduite à tenir plus ou moins logique. La police nationale est sur les dents et voit des suspects partout. Les arrestations préventives pullulent, les vérifications d’identités inutiles puisque sans substrat réel font flores. L’opposition s’indigne et s’offusque, en public tout au moins. Les journalistes sont tous à la recherche de faits solides pour étayer des hypothèses plausibles mais toujours sans consistance, aboutissant à des extravagances nocives.
Si ce papier est authentique, ce que personne n’ose affirmer, la première question qui se pose est de savoir si la menace vient d’un gouvernement, une organisation hostile à la France, d’un individu isolé, ou s’il s’agit tout bêtement d’un canular.
La situation est manifestement grave et sérieuse. La sécurité du Président a été surdimensionnée. Qu’il vienne de l’alimentation, de l’environnement immédiat ou plus lointain, de l’air ou de la terre, le danger est traqué à chaque seconde par les services de sécurité renforcée. Bien sûr il nécessite la participation de tout un chacun. La tension monte dans le pays. Les adeptes de la version canular invectivent les adeptes de la version dure qui demandent toujours plus dans la recherche d’une solution radicale. En cinq jours seulement, l’incertitude et la défiance sont à l’ origine d’un effondrement sans précédent de la Bourse de Paris qui bouscule à son tour les Bourses étrangères. Les mesures de sécurité sans limite entrainent une baisse de l’activité économique. Les trajets aériens sont les premiers touchés du fait des interminables contrôles de police qui dissuadent des touristes de moins en moins rassurés. Ils ne sont pourtant pas présidents de la république, mais la psychose s’installe peu à peu.
Devant la menace du chaos, le Président décide de prendre la parole: il se produira devant les caméras de télévision dans les tous prochains jours. De nombreux messages en provenance de l’Elysée ainsi que des centaines de tweets présidentiels appellent au calme et la sérénité: notre Premier de l’état ne craint aucune de ces balivernes.
Le discours du Président, simple et sobre, n’est d’aucun effet sur la rumeur de plus en plus tumultueuse qui circule dans le pays.
La plupart des Français sont persuadés que la menace vient d’un pays ennemi d’où le sentiment de gravité de la situation. Organiser un tel attentat est pratiquement inenvisageable de la part d’un particulier même bien équipé, eût-il quelques complices. Par contre, les moyens matériels et financiers d’un Etat sont à la hauteur du défi. Beaucoup rappellent l’empoisonnement récent d’une journaliste Russe qui périt d’une dose de produit radio actif que seul un pays pouvait se procurer.
Pendant les dix jours suivants, un calme relatif s’installe cependant sur le pays. On se demande même si la rumeur n’a pas été inventée de toute pièce pour détourner l’attention du peuple et laisser le champ libre aux législateurs ’’peu scrupuleux’’.
La bombe est réactivée subitement par un tweet Elyséen annonçant le décès brutal du Président dans des conditions inattendues. L’information s’étale instantanément à la une des journaux avec une telle célérité que sa vérification n’en est probablement pas obtenue ni même recherchée.
Les journalistes du monde entier ont intégré cette hypothèse dans leurs cerveaux depuis des semaines et acceptent donc la nouvelle sans la remettre en doute. Le choc a été de courte durée, mais sévère. Pas un quart d’heure ne s’est encore écoulé qu’un nouveau texto toujours en provenance de l’Elysée est aussitôt publié faisant état d’un piratage au plus haut sommet de Etat. Il dénonce la fausse information: le Président est bel et bien vivant et rien d’anormal n’est à signaler dans le Palais Présidentiel.
Cet événement improbable relance le débat sur la provenance du premier tweet et désigne définitivement sa provenance d’un pays ennemi. L’heure est grave. Le Président est effectivement en danger. Mais que faire de plus, le mettre dans une tour d’ivoire, même aux vitres renfoncées, serait un pléonasme!
Désormais, les responsables de la sécurité prennent conscience que le calme apparent de ces derniers jours a certainement été mis à profit par les ‘’complotistes’’ pour mettre leur plan à exécution. Oui, mais où, comment, avec qui et pourquoi? Faut-il annuler tous les déplacements du Président, ses discours, les inaugurations, et autres apparitions publiques. La décision vient de la présidence elle-même puisque rien ne sera changé au planning publié. Mr le Président reste stoïque et droit dans ses bottes.
Les différents événements qui suivent cette matinée mémorable se déroulent sans problème. Le service d’ordre et de sécurité est à peine plus fourni que de coutume. Notamment quand il faut passer au peigne fin chaque endroit où le président met les pieds.
Dix jours se sont écoulés paisiblement mais la tension semble, sans raison apparente exacerbée. Dix jours c’est le laps de temps qui s’est écoulé entre le premier et le deuxième tweet, alors….
Le onzième jour, le président se rend à TOULOUSE pour inaugurer une exposition de grande importance dans un palace local, suivi d’un repas fastueux. Il est bien entendu accompagné de ses ‘’gorilles’’, sommités et aréopage habituel et d’autres convives triés sur le volet. Parmi ces éminents personnages se trouve notre ami Le Dr Voattou, un proche du Président qui connait ses nombreux exploits passés (voir la ‘’dernière expérience’’ et ‘’la bio taupe’’).et son flair de fin limier.
Une fois la présentation faite et le discours finis, accueillis par des applaudissements fournis, un repas est servi dans la grande salle d’honneurs.
L’organisateur de cette manifestation a fait appel au plus renommé des restaurateurs de la région d’Occitanie, quant à la décoration de la salle elle est colorée mais dans un esprit plutôt sobre.
Le repas débute dans l’emphase mais au fur et à mesure de son déroulement l’ambiance se détend. Un brouhaha se renforce mollement. On pourrait parler d’une convivialité bon enfant. A voir l’enthousiasme des convives, le repas est bon. On l’avait promis léger mais raffiné. On approche du moment tant espéré du dessert. Par une incartade au protocole et peut être à la demande explicite du Président, les serveurs arrivent en groupe porteurs des desserts qu’ils disposent devant le Président. Il y a des plats multicolores, tartes et meringues, même la croustade typique du sud ouest et des gâteaux individuels pour assouvir les goûts de chacun.
La porte d’entrée du service s’ouvre pour laisser passer le chef cuisinier, heureux de venir se présenter à tous lorsqu’un bruit inhabituel se fait entendre un peu étouffé par le bruit ambiant. A la vitesse de l’éclair, une sorte de flammèche brillante gicle au dessus de la toque blanche du Chef. La réaction de la communauté n’est pas immédiate et même le service de sécurité pourtant sur ses gardes perd quelques secondes pour réagir. Ce qui semble être une flamme rugissante fait le tour de la pièce en passant à quelques mètres du président. Arrivée à sa hauteur on aurait pu ressentir une minime décélération de l’objet volant mais très vite, il repart pour un tour. Dans le même minime laps de temps, un garde de la sécurité avait dégainé son arme et tirait en direction du plafond sans aucune chance de le toucher tant sa vitesse est démesurée. Il aurait eu beaucoup plus de change de tuer une mouche posée sur une poutre. Le Dr Voattou comprend en une fraction de seconde le manège possible de cet engin.
Avant même que celui-ci ne revienne de son parcours, il empoigne fermement une tarte à la crème posée sur la table et entarte bien en son centre le visage du président qui n’avait encore pas eu le temps de réagir aux sollicitations multiples des gardes de la sécurité. Cette réaction plus que bizarre du Dr Voattou dans ces circonstances particulières ne fait rire personne. Le drone mortel évite de ce fait le Président et va se désintégrer exactement au milieu de son image officielle collée sur le mur derrière lui en créant un grand trou déchiqueté par les pales acérées de ses hélices.
Après un moment d’hébétude générale passé, chacun sort de son cauchemar insensé et tente de comprendre pourquoi quelqu’un s’est amusé à coller cette tarte au Président de la République alors qu’il était manifestement en danger de mort. La réprobation générale monte en puissance et les gendarmes s’apprêtent à jouer des menottes pour mettre le Dr Voattou en état d’arrestation immédiate.
Le médecin qui se sent en position délicate, et voulant devancer ses ennuis futurs, frappe plusieurs fois sur la table comme pour demander le silence et s’adresse au Président.
‘’Monsieur, je tiens à vous présenter toutes mes excuses pour ce geste inapproprié qui parait dérisoire devant la gravité de la situation. Je vous dois une explication qui sera je l’espère corroborée par les expertises. Soyons francs : ce mini drone grâce à ses hélices aiguisées comme des rasoirs était destiné à transformer votre tête en purée dans un état proche de celui dans lequel se trouve le mur. En pénétrant dans la pièce, son but était de reconnaitre votre image préalablement enregistrée dans son disque dur interne. Grâce à une application somme toute banale de reconnaissance faciale comme vous pouvez l’avoir dans votre téléphone portable, il vous a repéré à ce moment précis ou il a décéléré en passant devant vous. Il a décidé de refaire un tour pour valider son identification et prendre de la vitesse. Mais en arrivant sur vous le visage entarté n’a pas permis d’authentifier de nouveau son choix pendant que son programme interne a reconnu votre visage sur la photo officielle collée derrière vous et a changé de cap illico. Vous connaissez la suite.
Stupéfaite devant cette explication inédite, l’assistance marque un temps d’arrêt, le temps d’assimiler la nouvelle et de mesurer l’ampleur du drame qui vient d’être évité grâce à une simple tarte. Puis dans une joie non feinte, elle se lance dans une longue séance d’applaudissements nourris. Le président, les sourcils encore dégoulinants de crème, prend la main du Docteur et la serre avec reconnaissance et admiration.
FIN
18 /05/2019




