
LE STRADIVARIUS.
22/06/2020
On dit que voler n’est pas tuer.
Voici un fait qui en dit autrement.
Elle a quatre-vingt-dix printemps et parait avoir mis de côté les hivers et même les automnes.
Deux amours tendres émaillent une vie agitée : son fils et maintenant et toujours son violon qui repose là « dans son couffin ».
C’est un violon ancien, fier. Ses ouïes sont gonflées de sons. Il attend des doigts agiles crochetés sur son manche solide à la recherche de quelques arpèges légers, un frôlement doux ou peut-être même tumultueux d’un archet rageur qui attaque ses vibices tendus et vibrants.
J’aime le son de son corps le soir au fond de moi….
Est-ce un second enfant tant aimé ? Est-ce un chaton protecteur et adulé par les personnes qui avancent, au pas de deux, vers le grand âge ?
Elle se plaint, oui, de la difficulté à tirer de son instrument, les quadruple-croches qui sautillaient si allègrement sur les cordes raides. Ses doigts tortueux peinent même à moduler les « triples ». Elles font de la résistance et regardent d’un air envieux leurs collègues les points d’orgue. L’inclinaison douce de sa tête sur son violon provoque même des craquements cervicaux parasites.
Les sanglots longs du violon de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone.
Je suis médecin de campagne. J’aime cette petite femme vive, pas plus haute que quatre pommes mais avec un cœur énorme.
Toujours prête à se pencher sur son prochain, c’est avec cette belle jeune femme à la peau basanée, aux longs cheveux de jais et des lèvres de porphyre que l’attentat a commencé. Elle se présente, un matin, tout sourire rassurant pour demander un quelque chose pour ses enfants en bas âge. La grand-mère fond immédiatement et s’aventure illico vers la cuisine pour revenir très vite avec ce quelque chose en mains. Elle n’avait pas fait trois pas qu’une ombre furtive chargée de son instrument quitte sa chambre avec fracas suivi par la jeune femme qui avait déjà pivoté sur elle-même. Elle se met à crier « au voleur » et tente même de le poursuivre sur quelques mètres mais son cœur a mis tout de suite le holà.
Anéantie, ce n’est pas le ‘’cœur sec’’ de la gendarmerie très vite contactée qui aurait pu apporter ce peu d’empathie qui aurait pu la soulager.
Elle venait de perdre la petite flamme qui entretenait sa vie déjà pas mal consumée.
Ce n’était pas un stradivarius.
Ce jour-là, un homme, dans la pleine forme de sa jeunesse, affublé d’une complice écervelée, s’est rendu assassin par anticipation. La vie de cette grand-mère a décliné progressivement jusqu’à son extinction pour un violon tant aimé.
Et pourtant, ce n’était pas un stradivarius, non, mais c’était bien plus qu’un STRADIVARIUS.
smp