
Il y a bien longtemps, l’intelligence artificielle n’était encore qu’un songe impossible. Seuls les instituteurs, débordants de savoir, pouvaient guider le peuple dans les méandres de l’ignorance.
Mon grand-père Alfredo – dont je vous ai déjà conté quelques exploits https://piovezan.fr/2022/02/22/mon-grand-pere-alfredo/– me raconta un jour, en me jurant l’histoire absolument véridique, bien qu’elle lui fût rapportée par son intarissable ami, l’aventure suivante.
Un homme de la contrée voisine, de condition modeste mais néanmoins propriétaire d’un âne de belle stature, devait livrer une bâtée de froment à une demi-douzaine de lieues de son village. Avant le départ, il s’enquit auprès de son fidèle compagnon de la faisabilité d’une telle expédition.
Le chemin tortueux et vallonné de son Émilie natale n’effrayait guère l’animal. Il connaissait les fontaines d’eau claire qui jalonnaient le parcours, rêvait peut-être de séduire quelques ânesses aux mamelles fièrement dressées, ou simplement de retrouver le plaisir oublié de la rosée matinale ruisselant sur son vieux cuir tanné. Une nuit étoilée de plus avant de s’éteindre… une existence de bât bien remplie.
Ils quittèrent donc, de très bon matin, la modeste fermette de Santarcangelo en direction du nord. L’âne « hihannait » de bonheur tandis que son maître lui crevait les longues oreilles en massacrant une « Bella Ciao » qui n’avait de belle que le titre.
Le soleil sortit de sa couche nocturne avec une ardeur peu charitable. Il alluma aussitôt un immense brasier sous la voûte céleste, qui se mit à rougeoyer comme une forge.
À midi, les pas étaient devenus lourds et traînants. Le sac de froment posé sur le dos de l’âne semblait avoir fait une portée de petits tant il paraissait peser davantage à chaque foulée. Le repas fut frugal : trois maigres tiges d’une herbe jaunie pour l’un, un pomodoro déjà trop mûr pour l’autre.
Lorsque la nuit tomba, l’épuisement était à son comble. Et le constat était cruel : il restait exactement autant de lieues à parcourir qu’ils en avaient déjà franchies.
Il fallait prendre une décision.
En ce temps-là, je vous l’ai dit, point d’intelligence artificielle pour souffler le choix le plus judicieux. Pas même un instituteur dans cette campagne brûlée de soleil.
Sans demander son avis à son âne, qui rêvait encore d’une rosée bien fraîche… ou peut-être de mamelles pointues, le maître trancha d’un ton sans réplique :
— Nous rentrons à la maison pour bien nous reposer… et nous terminerons le voyage demain.

Texte écrit sous la contrainte brûlante de la canicule ce 10 juillet 2026

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